Le Musée de la photographie anversois FOMU propose encore jusqu’au 8 juin "Lee Miller in print ", la première exposition en Belgique entièrement consacrée au travail de cette pionnière. Lee Miller (1907-1977) a été reporter de guerre, photographe de mode et artistique à la fois, à une époque où tous ces domaines étaient dominés par les hommes. VRT NWS a rencontré son fils et sa petite-fille, Antony Penrose et Ami Bouhassane, qui gèrent les Archives Lee Miller, grâce auxquelles l’exposition au FOMU - conçue à l’origine par le musée Boijmans Van Beuningen de Rotterdam - a pu être réalisée.
De la couverture de Vogue à la baignoire d'Hitler : Lee Miller, pionnière de la photo, à l'honneur au musée anversois FOMU
"J’étais douée pour l’alcool, le sexe et la photographie. J’ai fait les trois autant que j’ai pu" : l’actrice britannique Kate Winslet ne mâche pas ses mots quand elle croque le portrait de la photographe et reporter américaine Lee Miller dans le film biographique "Lee" sorti en 2023. Il faut dire que son personnage intrigue. Lee Miller fut d’abord top-modèle, avant de saisir l’appareil photo Rolleiflex et de devenir l’une des photographes les plus célèbres du 20e siècle.
L’Américaine était à l’aise dans tous les domaines. Elle réalisa des photos surréalistes à Paris avec son professeur Man Ray, des photos originales en Egypte, des photos de mode, et pendant la Seconde Guerre mondiale elle fut l’une des premières reporters de guerre. Lee Miller réalisa des photos oppressantes pendant le "Blitz", la campagne de bombardement de l’aviation allemande contre le Royaume-Uni (1940-41). Et elle fut témoin de la libération des camps de concentration de Buchenwald et Dachau - des images qui font partie maintenant de notre mémoire collective.
“Lee Miller s’est sans cesse réinventée, en allant toujours un pas plus loin", estime Anne Ruygh, curatrice de l’exposition au FOMU. Le Musée de la photographie d’Anvers propose la première exposition rétrospective sur Lee Miller jamais organisée en Belgique, en collaboration avec les Archives Lee Miller en Angleterre, qui sont gérées par Antony Penrose et Ami Bouhassane, le fils et la petite-fille de Miller.
Les photos de Lee Miller n’étaient pas destinées à être encadrées
Anne Ruygh, curatrice au FOMU
"Au cours de sa vie, Lee Miller a peu exposé. Son œuvre n’était pas destinée à être encadrée et pendue au mur. Ses photos ont été publiées dans des magazines tels que Vogue ou Harper’s Bazaar. Un éditeur recadrait ses images et y ajoutait du texte. Ses photos étaient destinées à un autre public que celui des musées".
Saskia van Kampen-Prein du Musée Boijmans Van Beuningen de Rotterdam a passé des années à étudier les publications de Lee Miller, en consultant des milliers de magazines. Avec pour résultat un trésor de nouvelles informations. Antony Penrose, le fils de Miller, est lui-même surpris : "Nous ne soupçonnions pas qu’elle ait autant publié. Elle est bien plus grande que nous l’avions imaginé”. Les magazines permettent aussi de voir son évolution au fil des ans, souligne Penrose. D’abord comme un modèle dessiné dans Vogue, puis comme un mannequin photographié, plus tard comme photographe.
Des archives oubliées au grenier
C’est presque un miracle qu’il y ait encore autant de matériel de Lee Miller à voir au FOMU. A la fin de sa vie, elle a connu des moments difficiles (et l’alcool), et ne racontait rien de sa carrière passée. Elle balayait les questions sur sa correspondance de guerre en répondant : "Rien de tout cela n’était si important, tout ce travail a été perdu", indique Anne Ruygh. Mais en 1977, peu après son décès, sa famille retrouvait l’ensemble de ses archives photographiques, rangées au grenier.
Amie et source d’inspiration de René Magritte
Lee Miller est restée surréaliste, estime son fils Antony Penrose. "Elle n’en faisait toujours qu’à sa tête, il y avait toujours quelque chose sous la surface". A Paris - où elle avait immigré après que sa carrière comme mannequin aux Etats-Unis ait commencé à battre de l’aile -, elle fut l’élève de l’artiste surréaliste américain Man Ray et elle se lia d’amitié avec le peintre surréaliste belge René Magritte (1898-1967).
Dans les années 1930 Lee Miller parcourut l’Egypte, où elle réalisa une série de photos exceptionnelles du désert. L’une d’entre elles, “Portrait of space” servira plus tard à Magritte comme source d’inspiration pour sa toile "Le baiser" (voir ci-dessus les deux œuvres). Antony Penrose interprète la photo de sa mère comme “un trou pour s’échapper, vers la liberté. Regardez aussi le ciel : est-ce un nuage ou un oiseau ?".
Une machine à écrire cassée et femmes masquées à Londres
En plus de ses photos expérimentales, Lee Miller réalisait aussi des reportages de mode pour divers magazines. Même pendant la Seconde Guerre mondiale. En même temps, elle prit des photos du Blitz à Londres, en 1940-1941. Les bombardements allemands sont capturés par exemple dans une image d’une statue abattue ou d’une machine à écrire mutilée, intitulée ‘Silent Remington’.
La photo préférée de sa petite-fille Ami Bouhassane est celle de deux femmes qui portent de curieux masques (photo principale de l’article). Il s’agissait de masque anti-feu, qui étaient promus par le gouvernement britannique. "Tout est réuni dans cette image : le sens de la mode de Lee Miller, son côté surréaliste et les conditions de la guerre".
Au front avec une carte de presse américaine
Lee Miller ne voulait pas regarder depuis l’Angleterre comment la guerre évoluait sans travailler. En tant que femme, elle n’obtint pas de carte de presse britannique. Mais une accréditation américaine lui permit, en tant qu’Américaine, de se rendre sur le continent européen avec les troupes alliées. "Sa première mission fut Saint-Malo à la côte bretonne, soi-disant un endroit sûr. Mais il ne l’était pas du tout. Elle y fut la seule reporter de guerre et prit des photos de toute une série d’explosions", explique Anne Ruygt. Des photos qui furent partiellement confisquées par le gouvernement.
Elle supplia qu’on publie ses photos de camps de concentration, pour pouvoir croire que c’était la réalité
Antony Penrose, fils de Lee Miller
Dans les camps de concentration de Dachau et Buchenwald, Miller réalisa des photos réellement historiques. Elle photographia des camions remplis de corps et des survivants affamés. L’édition américaine de Vogue publia ces photos terribles, mais l’édition britannique s’abstint. Ce qui était très frustrant pour elle, raconte son fils. "Elle écrivit à la rédaction et supplia qu’elle publie ses photos, pour qu’elle puisse croire que c’était la réalité".
Sur l’une de ses images les plus connues, Lee Miller s’est prise elle-même en photo. Avec un collègue, elle était parvenue à entrer dans l’appartement délaissé d’Adolf Hitler, à Munich. Elle enleva ses bottines de l’armée et prit un bain dans la salle de bain. C’est avec ces mêmes bottines qu’elle s’était rendue le même jour à Dachau. "Comme si elle frappait Hitler avec une botte au visage", interprète Penrose.
Après la Seconde Guerre mondiale, Lee Miller tomba enceinte de façon inattendue et se retira au sud de l’Angleterre. Elle devint alcoolique, mais resta active, dans un tout autre domaine : en tant que chef-coq, elle publia encore parfois des articles dans un magazine plus léger sur des thèmes comme "Comment faire un art de l’heureux week-end". Elle aimait la "cuisine surréaliste".
Lee Miller nous parle de paix, de liberté, de vérité et de justice. Nous devons l’écouter, sinon l’histoire risque de se répéter.
Antony Penrose, fils de Lee Miller
Lee Miller décéda en 1977. Elle semblait avoir vécu neuf vies. La biographie qu’Antony Penrose a écrite sur sa mère porte d’ailleurs le titre ‘The lives of Lee Miller’ (‘Les vies de Lee Miller’). C’est ce livre qui a inspiré le film “Lee” de 2023, interprété par Kate Winslet.
“Elle nous donne un message de paix, de liberté, de justice et de vérité, en cette ère de post-vérité. Elle nous parle encore toujours et nous devons l’écouter, sinon l’histoire risque de se répéter", conclut Antony Penrose.
Kate Winslet interprète le rôle de Lee Miller dans le biopic "Lee" (2023):
L’exposition 'Lee Miller in print ' est à voir au Musée de la photographie FOMU à Anvers jusqu’au 8 juin 2025.

