Bozar consacre pour la première fois une exposition individuelle de grande ampleur à l'artiste belge de renommée internationale Berlinde De Bruyckere. Elle parcourt ses grands thèmes, la souffrance et la mort, mais aussi la joie et l'érotisme. L'exposition présente à la fois ses sculptures monumentales et ses dessins, en dialogue avec des œuvres qui ont inspiré De Bruyckere elle-même, comme les poèmes de Patti Smith.
Première grande exposition consacrée à Berlinde De Bruyckere à Bozar : "La vie et la mort me nourrissent en permanence"
Intitulée "Khorós", le mot grec pour 'chorale, en référence aux chanteurs et danseurs dans les tragédies grecques, l'exposition regroupe une sélection d'œuvres réalisées ces 25 dernières années. "Une chorale ne se compose pas d'une seule personne, tout comme mon œuvre n’est pas le résultat d’une seule personne. Je suis devenue ce que je suis grâce à toutes mes sources d'inspiration et à toutes les personnes qui collaborent avec moi pour créer ces images. Parfois, je suis vraiment exigeante avec mes assistants. Ils s'investissent dans mon récit et leur présence est visible dans ce titre 'Khorós'", explique l'artiste gantoise.
Les pièces monumentales, sculptures, dessins, collages et plus petits formats de Berlinde De Bruyckere dialoguent avec le travail d'artistes qui partagent ses valeurs et qu'elle décrit comme ses "compagnons de route". "Khorós" est ainsi une combinaison de voix, de thèmes communs et d'échanges entre la plasticienne belge et le peintre et graveur de la Renaissance allemande Lucas Cranach l'ancien, l’artiste gantois Peter Buggenhout, Patti Smith et Pier Paolo Pasolini.
De Venise à Bruxelles
Berlinde De Bruyckere (60 ans) est l'une des plus grandes artistes belges contemporaines, ayant une renommée internationale. Elle crée des sculptures, des collages et des dessins. Elle a déjà été exposée à deux reprises à la Biennale de Venise, en 2013 avec ‘Cripplewood’ dans le pavillon belge et en 2024 avec sa ‘City of refuge III’ dans l'église San Giorgio Maggiore. En Belgique, elle a exposé au S.M.A.K., au Museum Hof van Busleyden à Malines, et en dialogue avec Auguste Rodin à Mons. Jusqu’ici, il n'y avait pas encore eu d'exposition rétrospective de ses œuvres à Bruxelles.
L'artiste puise son inspiration dans l'iconographie chrétienne, la mythologie classique, les œuvres des maîtres flamands et les traditions ancestrales, mais inscrit les fondements de son langage plastique dans un contexte contemporain. Ses pièces sont par conséquent également empreintes de la violence qui nous entoure, des images de la souffrance humaine à l'échelle du monde, mais aussi de la beauté et de l'espoir d'un changement.
Ce fut un exercice difficile pour placer correctement les œuvres d'art dans Bozar, ce joyau Art déco de l'architecte Victor Horta, explique Berlinde De Bruyckere. "C'est un bâtiment horizontal, alors que mon travail est principalement orienté verticalement." L'œuvre par laquelle l'exposition commence et se termine est "Lost I", un cheval, suspendu par une patte à une potence. Il repose sur une table en métal pesant 4 tonnes. "Des ingénieurs sont intervenus pour l’installer", explique De Bruyckere, en souriant.
Le parcours de "Khorós" emmène le visiteur à travers 11 salles plus ou moins grandes, où les œuvres dialoguent habilement avec les espaces de Horta et sont baignées de lumière naturelle. "Mes œuvres sont réalisées à la lumière du jour pour que tous les détails soient bien visibles. La lumière aide également à supporter la lourdeur des sculptures. Montrer ces images si lourdes dans une scénographie sombre aurait été insupportable."
Mort et perte, joie et amour
Berlinde De Bruyckere plonge en effet au cœur de la souffrance et de la mort. On est confronté à des chevaux morts, à des corps tordus ou à des parties de corps. Mais le réconfort est toujours présent : Bozar présente également l'un de ses archanges, une grande figure debout qui veille silencieusement sur le visiteur.
La mort et la vie sont complémentaires, inextricablement liées. Il en va de même pour la joie de vivre dans l'art de Berlinde De Bruyckere. "Elle a toujours été présente, mais elle n'a jamais été mise en évidence. Eros et thanatos (la joie de vivre et la mort) sont des éléments qui me nourrissent constamment".
Ce sont des forces opposées mais complémentaires, souvent présentes ensemble dans ses œuvres, représentant à la fois la beauté de la vie et la gravité de la mort. Ces deux éléments nourrissent ses créations, où la souffrance et la résilience, la joie de vivre et la mortalité, coexistent.
L'éros jaillit aussi de ses dessins où les fleurs se transforment en pénis et en vagins. La sculpture "Met tere huid" (Peau délicate) ressemble à un organe sexuel féminin géant. Berlinde De Bruyckere a trouvé son inspiration en Inde. "Le culte de Shiva dans de nombreux temples avec tant de gens réunis, tant de joie, versant du lait sur un symbole de phallus... c'était si loin de mon éducation catholique", se souvient Berlinde De Bruyckere.
Le dialogue est le mot clé de cette exposition. Mme De Bruyckere laisse ses propres œuvres dialoguer avec celles d'artistes qu'elle admire. Salomé avec la tête de Jean-Baptiste sur une assiette, un tableau du vieux maître Lucas Cranach, du matériel photographique de l'écrivain et cinéaste italien Pier Paolo Pasolini, une merveilleuse "cour privée" médiévale provenant d'un monastère d'Herentals.
La prochaine visite de Patti Smith
Dans l'une des salles, la voix unique et profonde de la chanteuse américaine Patti Smith résonne. Elle lit l'un de ses poèmes, que l’on trouve également sous forme manuscrite dans le catalogue. De Bruyckere considère Patti Smith comme un modèle, "une messenger" (une personne qui transmet un message). Le respect est réciproque : Patti Smith connaît et admire le travail de l'artiste belge ; elle viendra d'ailleurs visiter l'exposition dans les prochaines semaines
Le mari de la créatrice, Peter Van Buggenhout est un autre partenaire, avec qui elle mène depuis des décennies "un dialogue sans fin dans l'amour et la confiance". Van Buggenhout est également artiste plasticien ; une de ses grandes œuvres abstraites en marbre blanc est exposée à Bozar. Le même matériau sur lequel Berlinde a déposé un poulain mort.
En parlant de matériaux : Berlinde De Bruyckere est connue pour sa réutilisation d' "objets récupérés" et de matériaux sur lesquels le temps a laissé sa marque. "Tous les objets que je trouve sont, pour moi, chargés d'histoire."
Du vieux papier peint, par exemple. "Quand je vois ça, il se passe quelque chose dans ma tête. J'imagine toutes les personnes qui ont vécu dans cette maison, toutes ces générations qui ont ajouté leurs couches successives. Comme si le papier avait absorbé toute cette énergie. Cela me pousse à en faire quelque chose de nouveau, tout en montrant aussi cette superposition."
Une œuvre particulièrement remarquable, est ce San Sebastian (voir ci-dessus), un tronc gigantesque d'où émergent des pointes acérées. "Sur les représentations anciennes, Saint Sébastien est souvent attaché à un arbre. Ici, il devient l'arbre." L'artiste a découvert ce tronc mort dans un champ en France et en a fait les premiers moulages sur place.
Ou prenez "Arcangelo III", un archange qui se balance sur la pointe des pieds. L'année dernière, il était sur un autre socle à Venise. Maintenant, l'ange repose sur du bois centenaire, récemment trouvé lors de fouille archéologique à Gand.
L’œuvre la plus ancienne de l'exposition est "Fran Dics" datant de 2001. Elle représente une femme qui la tête baissée envahie par des crins de cheval. "J'ai été choquée lorsque j'ai revu cette sculpture après de nombreuses années. Elle avait été réalisée différemment. J'avais simplement versé de la cire fondue. Je ne m'en souviens plus dans quel état d'esprit j'étais à l'époque. C'est une œuvre brute, mais elle représente une force primordiale. Presque comme la statue de la Vénus de Willendorf."
L'exposition Khorós emmène le visiteur en voyage à travers l'œuvre de Berlinde De Bruyckere. "On y retrouve tous les mondes émotionnels, tout ce dont je veux parler, tout ce que je veux transmettre," déclare-t-elle avec générosité.
"Khorós" inaugure une nouvelle série d'expositions lancée par Bozar, baptisée "Conversation Pieces", qui invite un artiste à échanger avec d'autres créateurs autour de son propre travail.
Information pratique : Berlinde De Bruyckere -"Khorós" du 21 février au 31 août 2025 à Bozar à Bruxelles.

