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Depuis le conflit à Gaza, l'armée belge a encore acheté 100 tonnes de munitions à une société israélienne de défense

Malgré l’escalade du conflit à Gaza en octobre 2023, l’armée belge a continué à faire une série d’achats auprès d’entreprises israéliennes de défense. C’est ce que révèle une enquête menée par VRT NWS. La Défense belge a ainsi acheté 109,5 tonnes de munitions et un véhicule militaire blindé à Israël. Bien que des entreprises de défense soient aux mains des autorités israéliennes, notre pays a poursuivi ces achats. Du matériel militaire a aussi été envoyé de Belgique vers Israël, mais d’après les autorités belges il n’a jamais été destiné à l’armée israélienne. Il a été réparé ou entretenu par des sociétés israéliennes avant d’être renvoyé en Belgique, ou il a été à nouveau exporté d’Israël vers un autre pays, comme les USA.

Anne François Tobias Santens
Publié:

L’armée belge a acheté divers produits militaires à Israël, même après l’escalade du conflit à Gaza en octobre 2023, lorsque des milices du Hamas sont entrées en territoire israélien, avec pour conséquence la perte de 1.200 vies. La réaction des autorités israéliennes a été impitoyable : le nombre de morts à la suite des raids d’Israël à Gaza s’élève à plus de 47.000, dont 70% de femmes et d’enfants.

Amnesty International et Human Rights Watch parlent d’un génocide perpétré par Israël. En novembre 2024, un mandat d’arrêt international était prononcé par la Cour pénale internationale à l’encontre du président israélien Benjamin Netanyahou et de l’ancien ministre de la Défense d’Israël Yoav Gallant, pour crimes de guerre.

Le cabinet de l’ancienne ministre de la Défense Ludivine Dedonder (PS) a fourni, à la demande de la rédaction de VRT NWS, une liste détaillée des achats effectués pour l’armée belge auprès d’entreprises de défense israéliennes. Cette liste figure au bas de l’article d’origine en néerlandais. Entretemps, le poste de ministre de la Défense a été repris par Theo Francken (N-VA), à la suite de l’accord de gouvernement entre N-VA, MR, CD&V, Les Engagés et Vooruit.

100 tonnes de munitions

La liste des achats révèle que l’armée belge a encore acheté après octobre 2023 quelque 109,5 tonnes de munitions à l’entreprise IMI Systems. Celle-ci a été reprise en 2018 par Elbit, l’une des plus grandes sociétés d’armement israéliennes. Avant cela, IMI Systems appartenait au gouvernement israélien.

Des rapports émanant notamment des organisations non-gouvernementales 11.11.11 et FairFin indiquent l’importance pour Elbit des attaques israéliennes sur la bande de Gaza et la Cisjordanie. De nombreux drones de surveillance et d’attaque utilisés par l’armée israélienne proviendraient en effet d’Elbit.

Critique envers Elbit

Le gouvernement belge a lui-même été critique vis-à-vis d’Elbit à la suite des rapports de ces ONG. La rédaction de VRT NWS a ainsi pu lire une lettre de Vincent Van Peteghem (CD&V) à l’attention du président du conseil d’administration de BNP Paribas Fortis. L’Etat belge est l’un des actionnaires de BNP et l’ex-ministre des Finances supervisait les activités de la banque. Selon les rapports des ONG, BNP Paribas Fortis accordait des prêts à la société d’armement israélienne Elbit. La lettre du ministre date de décembre 2023.

Vincent Van Peteghem y est critique vis-à-vis de la relation entre BNP et Elbit. "Cette dernière livrerait le matériel pour les attaques aux drones qui ont été menées sur des civils dans la bande de Gaza", écrivait Van Peteghem. "Ceci soulève de grosses questions concernant la diligence raisonnable et le respect du droit international et du droit humanitaire international", écrivait le ministre au président du conseil d’administration de BNP. Mais en même temps, l’armée belge achetait plus de 100 tonnes de munitions à Elbit.

Véhicule militaire blindé

La liste des achats pour l’armée contient encore d’autres informations, comme cet achat d’un véhicule militaire blindé Piranha à l’été dernier à la filiale israélienne de l’entreprise danoise DSV.

D’autres entreprises de défense israéliennes avec lesquelles la Belgique fait du commerce ont des liens étroits avec les autorités israéliennes. Parfois il s’agit d’entreprises publique. C’est le cas d’au moins deux partenaires commerciaux de l’armée belge.

Un blindé Piranha de l'armée belge construit en 2011, avec des pièces de fabrication israélienne

Entreprises publiques israéliennes

L’armée belge a ainsi acheté deux plus petits chargements de pièces électroniques auprès de Rafael. Ancienne unité de recherche auprès du ministère de la Défense israélien, Rafael est entretemps devenu une entreprise publique. Avec Elbit et IAI, Rafael constitue le top 3 des sociétés israéliennes d’armement.

La société IAI apparait d’ailleurs aussi dans la liste des partenaires commerciaux de l’armée belge. Celle-ci a ainsi notamment fait entretenir deux appareils par IAI, utilisés pour convertir l’oxygène liquide en gaz, mais aussi des pièces pour l’aviation. Israel Aerospace Industries (IAI) est également une entreprise publique israélienne.

Politiquement sensible

“Nous avons une politique stricte dans le domaine de l’exportation de produits militaires vers Israël. Il est donc difficile de conserver simplement ces contacts quand il s’agit d’importations", indique Diederik Cops, chercheur dans le domaine du commerce d’armes pour l’Institut flamand de la Paix. "On entre ainsi non seulement dans une relation militaire mais aussi dans une relation politique avec Israël. Le gouvernement belge doit maintenant se demander comment il veut se comporter vis-à-vis de l’industrie de défense israélienne".

"En même temps, du point de vue strictement militaire, il n’est pas illogique d’acheter du matériel auprès d’entreprises israéliennes", estime Diederik Cops. "L’industrie de guerre fonctionne à plein rendement et ces produits ont, de façon cynique, déjà prouvé leur efficacité".

Il existe aussi une grande interdépendance entre les industries de défense européenne et israélienne, précise Cops. "Pour les contrats avec IAI et Rafael, il peut s’agir parfois de pièces de réserve pour les F-16 ou par exemple des missiles antichar Spike. Dans ce domaine, nous avons une relation de coopération qui dure depuis des décennies. Cela crée une relation de dépendance et il y a des obligations contractuelles".

Diederik Cops estime donc que les achats d’armes en Israël ne diminueront pas immédiatement. "Dans le contexte actuel, les armées des pays européens reçoivent de l’argent pour renflouer leurs réserves et acheter des engins supplémentaires. On se tourne alors rapidement vers des pays comme Israël pour ce qui est par exemple de la défense antiaérienne".

Ministre de la Défense Francken: "Du point de vue juridique, il n’est pas évident de mettre fin à cette politique d’achats"

Le nouveau ministre de la Défense Theo Francken réagissait au micro de l’émission De ochtend sur Radio 1 (VRT), indiquant que du point de vue juridique il n’est pas évident d’arrêter la politique d’approvisionnement avec les entreprises de défense israéliennes. "Il n’y a pas de sanctions prises à l’encontre d’Israël. Et Israël est un partenaire commercial très important dans le domaine des approvisionnements militaires".

"Juridiquement il n’est pas évident pour moi de dire que nous allons mettre fin à ce commerce avec Israël". Le ministre n’exclut donc pas que la Belgique continue à s’approvisionner auprès de l’industrie d’armement israélienne. Pour les achats de l’année écoulée, Theo Francken renvoie à la ministre de la Défense sortante, Ludivine Dedonder.

Caméras ou pièces de F-16 : du matériel militaire belge livré à Israël

Malgré la guerre à Gaza, du matériel militaire belge a aussi encore été envoyé en Israël, a pu constater VRT NWS. La rédaction a demandé à pouvoir consulter tous les permis alloués par les trois Régions pour l’exportation de matériel militaire vers Israël après l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023 et la réponse sanglante d’Israël sur Gaza. La Flandre et Bruxelles ont réagi avec transparence, alors que le ministre-président wallon Adrien Dolimont refuse de donner des détails sur les permis et sur la ligne politique du nouveau gouvernement wallon dans ce domaine.

Des caméras infrarouges, des systèmes de contrôle de tir et des pièces pour F-16 ont notamment encore été exportés de Belgique vers Israël après octobre 2023. Souvent pour être réparés ou testés, avant de revenir en Belgique ou d’être envoyés vers un autre pays. D’après les autorités flamandes et bruxelloises ce matériel militaire n’a jamais été envoyé aux autorités israéliennes. "Mais on peut se demander s’il est encore possible de faire la différence entre des entreprises et les autorités israéliennes", réagit l’Institut flamand pour la Paix.

Depuis la Flandre, quelque 17 permis d’exportation de matériel militaire vers Israël ont été octroyés entre octobre 2023 et fin 2024, pour une valeur totale de 22,7 millions d’euros. Un chiffre à relativiser cependant. Pratiquement tous ces permis ont été demandés par l’entreprise OIP Sensor Systems à Audenarde. Il s’agissait avant tout de l’exportation de systèmes permettant de viser plus précisément avec des armes à feu, comme des viseurs et équipement d’imagerie thermique.

OIP Sensor Systems appartient depuis 2003 à la société d’armement israélienne Elbit Systems, le principal fournisseur de l’armée israélienne. Le ministre-président flamand Matthias Diependaele souligne que le matériel qui a été exporté en Israël est soit revenu en Belgique après réparation, soit a été envoyé vers un autre pays (le Danemark par exemple) via Israël. "C’est le Service de contrôle de biens stratégiques qui vérifie que ce matériel revienne effectivement bien en Belgique. Cela se fait via des documents des entreprises, mais aussi un contrôle auprès de la douane", précise Diependaele.

Arme avec vision nocturne fabriquée par OIP à Audenarde

D’après les informations obtenues par VRT NWS auprès du gouvernement bruxellois, des pièces pour avions ont encore été exportées vers Israël après octobre 2023, mais dans le but d’être ensuite exportées vers les Etats-Unis. Concrètement, les pièces pour F-16 sont fabriquées par la Sabca (photo) à Bruxelles et exportées d’abord vers Israel Aerospace Industries (IAI), une entreprise publique israélienne et l’une des plus importantes sociétés d’armement dans ce pays. IAI exporte ensuite les pièces vers Lockheed Martin aux Etats-Unis.

Officiellement, la politique belge depuis 2009 est que "aucun export n’est approuvé qui puisse renforcer la capacité militaire des forces armées israéliennes". C’est pourquoi le matériel militaire belge n’est exporté vers Israël qui pour être renvoyé ensuite en Belgique ou pour être à nouveau exporté vers un autre pays, comme les Etats-Unis.

Depuis la Flandre, Bruxelles et la Wallonie, un commerce a cependant encore été mené en 2024 avec des entreprises de défense israéliennes, bien que les produits envoyés n’aient pas été destinés à l’armée israélienne. Les règles concernant ce type de commerce sont devenues plus sévères ces dernières années, avant tout en Régions bruxelloise et wallonne.

Un F-16 fabriqué à la Sabca

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