"Le retour de la Sainte Famille d'Egypte", un tableau que l'on doit au pinceau du peintre baroque anversois Jacob Jordaens, a été rendu il y a quelques jours à ses propriétaires légitimes, les plus proches parents du résistant malinois Joseph Scheppers de Bergstein mort en déportation. La remise de l’œuvre, trouvée dans le faux plafond d’une cave d’un antiquaire néerlandais en Ardèche, a eu lieu à la Caserne Dossin de Malines (province anversoise). La toile, datant du 17e siècle et d'une valeur estimée à 800.000 euros, avait été spoliée par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Ses propriétaires ont pu être retrouvés 80 ans plus tard grâce au "Service de Récupération économique" et un site internet du ministère de l’Economie.
Un tableau de Jordaens, spolié par les nazis et retrouvé dans un faux plafond en Ardèche, a été restitué à ses propriétaires
En mai 1940, le Malinois Joseph Scheppers de Bergstein était arrêté une première fois par les Allemands après avoir participé à la campagne des 18 jours. Peu après, il retournait dans sa demeure, le château Emmaüs à Walem - une commune de l'entité de Malines -, pour constater qu’elle était occupée par les nazis et qu’une grande partie de son contenu avait été pillée ou incendiée. Son tableau de Jacob Jordaens, "Le retour de la Sainte Famille d'Egypte", avait également disparu.
Scheppers fut ensuite actif dans la résistance belge, au sein de l’Armée Secrète. De nouveau arrêté en 1944 par la Gestapo, il fut déporté cette fois dans un camp de concentration en Allemagne d'où il ne reviendra pas.
Après la guerre, son fils Gaëtan Scheppers déclarait le vol de l'œuvre de Jordaens au "Service de Récupération économique" - avec une petite photo noir-et-blanc de la toile à l’appui. Le tableau fut par la suite inclus dans la base de données en ligne lootedart.belgium.be du service public fédéral Economie.
Retrouvé en Ardèche
Plus de 80 ans après le vol, la toile de Jordaens réapparaissait de façon miraculeuse. Non pas à Malines ni même en Allemagne, mais en France. En 2022, l’antiquaire néerlandais Jan van Gool décédait à Paris. Il possédait plusieurs maisons en Ardèche et son héritière, sa sœur Elisabeth van Nieuwland, avait appris d’un ami d’enfance qu’une toile de grande valeur mais d’une origine obscure se trouvait dans l’une de ces habitations.
Je l’ai retrouvé par hasard, au-dessus d’un faux plafond dans la cave
Bart van Nieuwland, neveu de l’antiquaire néerlandais qui avait caché le tableau
C’est le fils d’Elisabeth, Bart van Nieuwland, neveu de l’antiquaire décédé, qui retrouva le Jordaens dissimulé. "Je l’ai retrouvé tout à fait par hasard, au deuxième jour de nos recherches, au-dessus d’un faux plafond dans la cave. Je l’ai senti, je l’ai sorti de sa cachette et j’ai tout de suite su qu’il s’agissait du tableau en question", racontait Bart van Nieuwland à la caserne Dossin.
Mais comment cette toile était-elle arrivée chez l’antiquaire néerlandais ? "Mon oncle l’avait reçue en cadeau d’un vieil ami de Berlin. Mais il soupçonnait qu’elle pouvait ‘avoir une histoire’, qu’elle avait sans doute été volée. Il n’osait rien en faire, par peur des conséquences. Il l’a donc cachée et ne voulait rien avoir à faire avec elle. Mais il m’en a parlé, en disant: quand je ne serai plus en vie, cherche la toile et décide ce que tu veux en faire".
Un marchand d’art néerlandais mène aux propriétaires
Elisabeth et Bart van Nieuwland entreprirent alors de rechercher les vrais propriétaires de la toile retrouvée. Ils s’adressèrent au marchand d’art néerlandais Art Dumay, qui eut la puce à l’oreille. Ensemble, ils découvrirent qu’il s’agissait d’une toile de Jacob Jordaens et qu’elle figurait sur la liste des œuvres d’art volées par les nazis ou disparues, dans la banque de données lootedart.belgium.be du service public fédéral Economie.
Grâce au nom de la famille Scheppers de Bergstein qui figurait dans la banque de données et à la petite photo noir-et-blanc de la toile (attribuée à Jordaens), le marchand d’art néerlandais retrouva le petit-fils de Joseph Scheppers, Maximilien. Ce dernier reçut un appel téléphonique totalement inattendu et crut un instant qu’il s’agissait d’une arnaque.
Nous n’avons pas hésité une seconde à rendre le tableau
Bart van Nieuwland, neveu de l’antiquaire néerlandais qui l’avait caché
Après avoir retrouvé les descendants du propriétaire de la toile, la famille de l’antiquaire néerlandais décida immédiatement de restituer l’œuvre. "Nous n’avons pas hésité une seconde. Cette œuvre n’est pas à nous. Elle a été volée", expliquait Bart van Nieuwland.
"C’est très beau de leur part", répondait Maximilien Scheppers. La famille malinoise a entretemps fait restaurer la toile de Jordaens et se concerte sur ce qu’elle va en faire. "Nous sommes une assez grande famille. Joseph avait 5 enfants. Nous n’avons pas encore décidé si le tableau restera dans notre famille ou pas".
De nombreux descendants de Joseph Scheppers de Bergstein étaient présents le 5 février à la caserne Dossin pour recevoir officiellement l’œuvre spoliée par les nazis. Certains étaient venus de l’étranger. "C’est un grand jour pour notre famille", expliquait Philippe Scheppers, un autre petit-fils de Joseph.
Estimé à 800.000 euros
Il ne s’agit pas seulement d’une belle histoire d’œuvre d’art retrouvée et restituée, mais aussi d’une magnifique peinture : "Le retour de la Sainte Famille d'Egypte" du maître anversois Jacob Jordaens (1593-1678), l’un des trois grands peintres baroques à côté de Rubens et Van Dyck. Il réalisa plusieurs versions de cette scène. L’une d’entre elles se trouve au Staatsmuseum de Berlin, une autre au Rhode Island School of Design Museum aux Etats-Unis. Une troisième a été surpeinte par Jordaens lui-même. Et voilà qu’une quatrième version (datant de 1618-1620) est réapparue après 80 ans, volée pendant la Seconde Guerre mondiale et cachée pendant des décennies en France.
D’après Joost Van der Auwera, conservateur honoraire des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique à Bruxelles et le spécialiste de Jordaens, la toile retrouvée a une valeur d’environ 800.000 euros. Elle était encore en assez bon état. "Le fait qu’elle ait été cachée dans une habitation du 17e siècle avec des murs épais a peut-être aidé à sa préservation".
Ce n’est que la première fois qu’une œuvre d’art volée peut être restituée à ses propriétaires ou leurs descendants grâce au site internet du service public fédéral Economie créé à cet effet il y a quelques années. Il comprend la liste de 2.800 objets d’art qui sont encore toujours recherchés.
Joost Van der Auwera reste optimiste. Dans le monde des musées il existe maintenant une plus grande prise de conscience par rapport aux œuvres pillées. "Aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, une personne a été engagée pour rechercher l’origine des œuvres qui datent de la période allant de 1933 à 1945", précise le conservateur honoraire. "Il y a quelques années, nous avons ainsi pu rendre une peinture de Lovis Corinth à ses propriétaires juifs. Je pense que nous allons trouver de plus en plus d’œuvres dans ce cas. Nous sommes sur le bon chemin, mais il reste beaucoup à faire”.
