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"Mobutu’s game", un documentaire-triller politique sur l'ascension et la chute de l'ex-dictateur congolais

Le dictateur congolais Mobutu Sese Seko n'était pas, comme on l’a parfois décrit de manière caricaturale, l'homme de paille de l'Occident. C'était un stratège ingénieux qui a manipulé tout le monde à son avantage, mais qui a finalement connu une fin semblable à celle d'un empereur romain décadent. Un nouveau documentaire en quatre épisodes dresse un portrait nuancé et donne la parole à ses partisans et ses opposants.

Katrien Vanderschoot Eric Steffens
Publié:

Les représentations stéréotypées de l'ancien dictateur congolais Mobutu sont bien connues. Tout le monde l’imagine avec son chapeau en peau de léopard, tantôt revêtu de son costume à col mao, tantôt de son uniforme militaire blanc brodé d'or, souriant largement et brandissant son sceptre en direction de ses partisans.

Mobutu était convié à la table des rois et des présidents, et avait même, comme l'un des rares dirigeants africains, le privilège d'avoir une ligne directe vers la Maison Blanche, l'Élysée, ainsi que le Château de Laeken. Mais qui était-il vraiment ? Qui manipulait qui ? C'est ce que la série "Mobutu's Game" tente de découvrir. Avec un hommage au maître conteur de la série, l'analyste politique Jean Omasombo. 

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Le trailer de la série "Mobutu's game"

L'ombre de Lumumba

Joseph-Désiré Mobutu est né le 14 octobre 1930 à Lisala au Congo belge. C’est un enfant du colonialisme belge. Il a étudié dans une école catholique belge et s’est enrôlé dans la Force publique. Il apparaît sur la scène politique congolaise comme la personne de confiance du combattant pour l'indépendance Patrice Lumumba.

Mais lorsque l'Occident abandonne le premier ministre du Congo, Mobutu choisit, tel un véritable Judas, sa propre carrière et trahit Lumumba.

Lorsque la maison de Lumumba est encerclée par les Nations Unies et l'armée congolaise, il lui tourne littéralement le dos. L'un de ses collaborateurs est à bord de l'avion qui transporte Lumumba arrêté vers Kinshasa. La fille de Lumumba, Juliana Lumumba, est convaincue que les Nations Unies, les Belges et les Américains ont soufflé à Mobutu : "C'est seulement quand Lumumba sera parti que tu pourras réaliser ta carrière", confie-t-elle dans le documentaire.

Le roi Baudouin de Belgique et le président congolais Mobutu célèbrent leur amitié en levant leur verre.

Authenticité

Devant les caméras, Mobutu accusera Lumumba de sympathie pro-communiste pour s'attirer le soutien des États-Unis. Ainsi, Mobutu se révèle être un stratège politique qui cherche à obtenir toujours plus de pouvoir. "Je venais prendre le café tous les jours, et il lisait 'Le Prince' de Machiavel", confie Larry Devlin, l’ancien chef de la CIA au Congo.

Lorsque Mobutu, en tant que commandant militaire incompétent, se retrouve dans une situation difficile, il fait appel à ses alliés occidentaux. Il sait parfaitement que la Guerre froide fait aussi rage sur le continent africain et que les Américains ont besoin du cuivre et du cobalt du Congo pour leur guerre du Vietnam.

En même temps, il joue la carte de la décolonisation pour son propre peuple. Il change le nom du pays en "Zaïre" et se débarrasse, sous prétexte d'authenticité, de tous les symboles coloniaux.

Mais ce n'est qu'une façade. Son parti unique, le MPR, n'est qu'une coquille vide, qui devient de plus en plus au service du seul leader : Mobutu Sese Seko, "l'éternel, celui qui ne disparaîtra jamais". Son culte de la personnalité devient grotesque. Il se laisse acclamer par des danseurs, ses portraits sont affichés partout, et à la télévision d'État apparaissent des images messianiques de son visage dans un ciel bleu… Un messie qui se rend coupable en même temps de violences sexuelles institutionnalisées et de corruption généralisée.

Si un chef du MPR vous remarquait pendant la journée, vous passiez la nuit au lit avec lui. Nous sommes devenues des esclaves sexuelles. Je suis tombée enceinte et je n'ai jamais su qui était le père.

Valentine Kwilu, animatrice.

Mobutu et ses proches s'enrichissent de plus en plus, le peuple congolais s'appauvrit de plus en plus. Dans l'une des images les plus frappantes du documentaire, la caméra suit les rues de Kinshasa. D'abord les quartiers pauvres remplis d'ordures, de trottoirs défoncés et de boutiques ambulantes, puis les grandes avenues du quartier de la Gombe sur le fleuve Congo, pour finir dans la luxueuse villa de Léon Engulu, un vieux fidèle de Mobutu. Ce dernier glorifie son ancien patron, affirmant sans sourciller que la corruption, l'enrichissement et la dictature, c'est bien. "J'ai été façonné par les Blancs. Et donc je les imite".

La descente aux enfers

Le fossé entre le leader kleptomane et son peuple se creuse de plus en plus. Dans les années 70 et 80, Mobutu tentait encore d'impressionner le monde extérieur par des coups d'éclat tels que la mégalomaniaque centrale hydroélectrique d'Inga, construite non pas pour fournir de l'électricité aux Congolais, mais pour les mines du Katanga. "Nous avons négocié le contrat", déclare l'ambassadeur américain de l'époque, Herman Cohen, dans le documentaire.

Mobutu devient un autocrate paranoïaque. Toute forme de protestation est brutalement écrasée. Des opposants politiques sont simplement jetés dans la rivière depuis des avions ou des hélicoptères.

Même une lettre de critique très prudente rédigée par 13 députés congolais est accueillie par des arrestations et des violences. L'endettement croissant de son pays, dû en partie aux prix médiocres du cuivre, ne l'inquiète pas. Mobutu laisse l'argent couler à flots et, tandis que son peuple souffre, il continue à s'enrichir démesurément.

Jusqu'en 1989. Le mur de Berlin tombe et, à sa grande horreur, Mobutu voit à la télévision l'exécution de son ami proche, le dictateur roumain Ceaușescu, et de sa femme. Mobutu est terrifié et réalise que le même sort pourrait lui être réservé.  

Mobutu dans son palais de Gbadolite, en avril 1997

Après moi, le déluge

"Comprenez mon émotion." Ce sont les mots historiques prononcés par Mobutu lorsqu'il annonce, à contrecœur, le multipartisme au Congo en 1991. C’est le début de la fin. De nouveaux noms, comme Étienne Tshisekedi, émergent, le peuple réagit avec enthousiasme puis avec colère, mais l'Occident n'a plus besoin du dictateur après la guerre froide pour faire barrage aux communisme.

"Nous en avons assez", déclare alors l'ancien ministre belge des Affaires étrangères Mark Eyskens. Le sol commence à se dérober sous les pieds de Mobutu. Nous voyons encore des images décadentes du leader malade, distribuant des sacs d'argent à ses partisans dans son palais luxueux de Gbadolite, de l'argent qu'il a lui-même fait imprimer illégalement.

Et lorsque le génocide rwandais éclate en 1994 et que son ancien allié François Mitterrand lui demande d'accueillir les réfugiés rwandais, Mobutu y voit une occasion de revenir sur la scène internationale et y répond avec empressement.

Une évaluation erronée qui lui sera fatale : le Rwanda, avec Laurent-Désiré Kabila, dispose de l'homme idéal pour envahir le Congo et renverser définitivement Mobutu. Lui autrefois si puissant et intouchable, mourra quelques mois plus tard en exil, des suites d'un cancer à Tanger au Maroc, où il est enterré.

"Il y a encore des Mobutus en Afrique et dans le monde"

La série documentaire "Mobutu's game" donne la parole à un large éventail de témoins : anciens collaborateurs de Mobutu, opposants et membres de sa propre famille. Mais ce qui est crucial pour l’analyse politique, ce sont les voix des alliés occidentaux de ces années-là. Les Belges Étienne Davignon et Mark Eyskens, par exemple, et les diplomates américains Herman Cohen et Bill Richardson.

Avec l’analyse d’experts belges, français et américains, il devient encore plus évident à quel point la politique peut être cynique et hypocrite et à quel point les intérêts géopolitiques ont pesé, et continuent de peser, sur la politique congolaise.

Car il y a encore des Mobutus en Afrique et dans le monde contemporain. Des dirigeants qui bénéficient d'une protection parce que leur pays possède des ressources naturelles importantes ou en raison de leur situation militaire stratégique.

Cette série "Mobutu's game" parle d’un dirigeant qui est mort depuis plus d’un quart de siècle. Mais qui a laissé derrière lui une région instable, et qui, en raison de la soif insatiable des riches minéraux du Congo, a conduit à la plus grande crise humanitaire depuis la Seconde Guerre mondiale et à la mort de millions de personnes.

"Mobutu's game" est un documentaire en 4 épisodes de Wendy Bashi, Guillaume Graux et Joost Vandensande pour la société de production Panenka, en coproduction avec VRT Canvas, RTBF, Les Films de la Passerelle et Proximus. La première partie de ce documentaire sera diffusée ce mardi soir à 21h20' sur VRT Canvas.

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