Le musée graphique De Reede , installé depuis 2017 sur les quais de l’Escaut à Anvers, présente encore jusqu’au 31 mars 2025 une centaine d’estampes rares de l’artiste allemand Albrecht Dürer (1471-1528). Elles proviennent de l’exceptionnelle collection de la Bibliothèque royale de Belgique (KBR) à Bruxelles et peuvent littéralement être examinées à la loupe par les visiteurs. L’exposition évoque le séjour de près d’un an que le dessinateur, graveur et peintre de la Renaissance effectua à Anvers en 1520, où il fut accueilli comme une star mondiale. "Dürer est un artiste universel du format de Léonard de Vinci et de Michel-Ange", estime le curateur de l’exposition, Joris Van Grieken.
Le musée De Reede évoque le séjour anversois d'Albrecht Dürer avec une collection d'estampes rares
Né à Nuremberg en 1471 - la ville allemande où il mourut aussi en 1528, après de nombreux voyages -, Albrecht Dürer établit sa réputation et son influence à travers l’Europe dès sa jeunesse grâce à ses gravures sur bois de très haute qualité. Ces chefs-d’œuvre vieux de cinq siècles fascinent encore toujours à l’heure actuelle : des animaux fabuleux, des expressions fasciales fouillées, des ciels finement rayés ou pointillés, de beaux contrastes entre la lumière et l’obscurité y sont représentés. Une centaine de ces estampes d’exception sont à voir actuellement au Musée De Reede à Anvers.
Elles proviennent de la Bibliothèque royale de Belgique (KBR) qui possède pratiquement tout ce que Dürer réalisa, soit des centaines d’œuvres qui sortent malheureusement rarement des armoires. Joris Van Grieken, conservateur du cabinet des estampes de la KBR, réalisa une sélection stricte de plus de 90 œuvres de qualité exceptionnelle qui ont "pratiquement toutes été imprimées du vivant de Dürer".
Albrecht Dürer représenta des scènes religieuses, comme la vie de la Vierge Marie, la passion du Christ, ou des estampes de l’Apocalypse. La fantaisie de l’artiste et les scènes d’action crèvent l’image, y compris avec un monstre à sept têtes. Dürer a aussi réalisé d’autres types de représentations: des hommes musclés qui se baignent, une carte du ciel étoilé, ou encore son célèbre "Rhinocéros" indien, qu’il n’a jamais vu en réalité.
Dürer peut être comparé à Léonard de Vinci et Michel-Ange
Joris Van Grieken, curateur de l’exposition “Dürer à Anvers”
Mais qu’est-ce qui rend Albrecht Dürer tellement exceptionnel? Joris Van Grieken aligne les superlatifs : "Dürer est absolument un génie universel. Il peut être cité en même temps que les plus grands : Léonard de Vinci, Michel-Ange, Raphaël et Titien". Il mélange de manière très naturelle le langage visuel traditionnel d’Europe du Nord avec la Renaissance, qu’il a découverte lors de ses voyages en Italie, précise le curateur Van Grieken.
Un artiste indépendant
Dürer était aussi peintre, mais c’est principalement son graphisme qui a fait de lui un pionnier. Ses gravures sur plaque de cuivre et sur bois, imprimées sur papier, ont été largement diffusées. "Il a été le premier à construire de façon systématique son œuvre graphique. C’était aussi intéressant du point de vue financier, parce que la gravure rapportait davantage d’argent que des tableaux. Elle a fait de Dürer un artiste indépendant, ce qui était exceptionnel à son époque", précise Joris Van Grieken.
Des estampes comme sujet de conversation
Les gravures d’Albrecht Dürer ont connu une belle diffusion. Tous ceux qui avaient un certain niveau à l’époque en ont acheté, explique Joris Van Grieken. "C’était des estampes que l’on conservait dans sa bibliothèque et dont on pouvait ensuite discuter avec des amis ou des personnes partageant les mêmes idées. Elles éaient de véritables sujets de conversation".
Albrecht Dürer s’intéressait à beaucoup de choses : l’art, mais aussi la science et la religion. "Avec sa vision large du monde, il était un véritable uomo universale", un homme universel, souligne Joris Van Grieken. "Il a écrit sur l’ingénierie des fortifications, sur le dessin en perspective, mais il était aussi au courant des débats théologiques de son temps".
Pendant son séjour à Anvers et nos régions, Dürer a notamment rencontré le grand humaniste Erasme, dont il a réalisé un portrait. Mais leur relation s’est troublée. “Dürer était un partisan convaincu de Martin Luther, au contraire d’Erasme". Albrecht Dürer quitta finalement la ville d’Anvers catholique pour retourner à Nuremberg, dans l’Allemagne actuelle.
Albrecht Dürer a été accueilli comme une star mondiale à Anvers
Joris Van Grieken, conservateur
Le séjour de Dürer à Anvers et dans les environs n’est certainement pas passé inaperçu. Avant son arrivée, l’artiste avait déjà envoyé un grand coffre rempli d’estampes et pendant son séjour de 1520 à 1521 il distribua ses œuvres, comme cadeaux d’entreprise. "Il a été accueilli comme un héros, comme une star mondiale", constate Joris Van Grieken. Son séjour s’est également révélé un succès commercial puisque Dürer a pu vendre de nombreuses œuvres et recevoir quelques commandes.
Son voyage dans les Pays-Bas de l’époque lui permit aussi de renouveler la pension impériale que l’empereur Maxilimien I lui avait donnée avant son décès en 1519. Dürer parvint en effet à s’assurer le patronage du nouvel empereur Charles Quint, petit-fils de Maximilien, couronné roi de l’Empire romain-germanique à Aix-la-Chapelle le 23 octobre 1520.
Anvers était déjà en 1520 un port international et son séjour dans les Pays-Bas ouvrit les yeux à Albrecht Dürer. Il y acheta des objets exotiques, comme une corne de narval (licorne des mers), et y vit pour la première fois de vrais lions dans le zoo impérial du Prinsenhof à Gand. Il arriva par contre juste trop tard pour voir en Zélande une baleine échouée. Dürer tenait un livre de bord détaillé de son séjour dans nos contrées.
Même après son décès à Nuremberg en 1528, Albrecht Dürer demeura très populaire et inspira d’autres artistes. Son œuvre révèle aujourd’hui encore des surprises. Lors d’un énorme agrandissement de la célèbre estampe "La mélancholie", à l’occasion de l’exposition au musée De Reede à Anvers, le curateur Joris Van Grieken découvrit une petite ligne qui n’aurait pas dû y être, "une petite erreur que Dürer n’a pas complètement effacée".
Des expositions ont été consacrées ces dernières années, à Aix-la-Chapelle et à Londres, au voyage d’Albrecht Dürer dans les Pays-Bas. L’exposition à Anvers qui rassemble une centaine d’œuvres rares de Dürer est donc un événement exceptionnel.
L’exposition “Dürer à Anvers ” est à voir jusqu’au 31 mars 2025 au Musée De Reede à Anvers.
La National Gallery de Londres a réalisé cette vidéo sur l’art des estampes d’Albrecht Dürer
