Le 8 décembre 2024 marquait les 600 ans de la naissance d’Anselm Adornes à Bruges (Flandre occidentale). Marchand, important magnat du textile de son époque, confident de la cour bourguignonne, diplomate et voyageur audacieux qui se rendit avec un esprit ouvert en pèlerinage à Jérusalem et au Moyen-Orient: Adornes était tout cela à la fois. Le jubilé est célébré depuis avril dernier, notamment avec une exposition intitulée "Gloire et infortunes d’un voyageur du 15e siècle ", à voir au domaine Adornes encore jusqu’au 4 janvier 2025.
Bruges célèbre les 600 ans de la naissance d'Anselm Adornes, magnat du textile, diplomate et aventurier brugeois assassiné en Ecosse
Anselm Adornes est le descendant le plus illustre d’une importante famille originaire de Gênes, en Italie. Il avait des contacts dans les plus hauts cercles du pouvoir et a effectué des voyages au Moyen-Orient. Il est né à Bruges le 8 décembre 1424, mais 600 ans plus tard il est loin d'être oublié. On peut d’ailleurs suivre ses traces à la chapelle de Jérusalem, au domaine d'Adornes à Bruges.
Cette chapelle abrite également une statue en albâtre de Sainte Catherine datant du 15e siècle, cadeau d'anniversaire offert à Anselm Adornes par ses descendants. La chapelle se trouve actuellement sur le trajet de "Lueur d'hiver", le féérique parcours lumineux proposé à Bruges.
Le domaine Adornes est l’un des coins de Bruges les plus jolis et les plus calmes, encore préservé de l’invasion des touristes. Développé au 15e siècle par la famille Adornes originaire de Gênes, qui émigra au Moyen Age à Bruges, il comprend notamment la chapelle Jérusalem, consacrée en 1429. Six siècles plus tard, le domaine est encore toujours une propriété familiale, explique Véronique de Limburg Stirum : "Mon mari Maximilien est un descendant de la famille Adornes, 17 générations après Anselm Adornes".
La chapelle Jérusalem, très originale, est le meilleur endroit pour s’immerger dans l’histoire de cette famille séculaire. Au retour d’un long pèlerinage, Anselm Adornes s’est inspiré de l’église du Saint-Sépulcre de Jérusalem pour faire construire cette chapelle au 15e siècle. En son milieu trône la gigantesque tombe d’Anselm Adornes et son épouse Margriet van der Banck (photo), récemment restaurée. Le couple a eu 16 enfants. Un détail : seul le cœur d’Anselm est enterré à Bruges, son corps étant resté en Ecosse, où Adornes a été assassiné en 1483.
Une vie d'aventurier
Un Brugeois d’origine italienne, qui entreprend de longs voyages risqués et qui succombe finalement à North Berwick en Ecosse : l’histoire de la vie d’Anselm Adornes, appartenant à la 5e génération de sa famille, se lit comme un roman d’aventures.
"Il appartenait clairement à la classe dirigeante de la société", souligne Noël Geirnaert, ancien chef des archives de la ville de Bruges. "Il s’occupait de la gestion et des finances de la ville, entretenait de bonnes relations avec le duc de Bourgogne et dirigeait une importante usine de teinture de textile".
Une famille de négociants qui monte dans la société
La famille Adornes se sentait parfaitement à l’aise dans le commerce international, le monde des banquiers et de l’élite commerciale de Bruges, qui était internationale au 15e siècle, précisait Jan Dumolyn, professeur d’Histoire médiévale à l’Université de Gand.
“C’est un exemple typique d’une famille de commerçants qui entre à un certain moment dans la noblesse, via la mobilité sociale. La chapelle Jérusalem témoigne de l’ambition de cette famille de monter sur l’échelle sociale et de rayonner d’un prestige social symbolique", précisait Jan Dumolyn.
Anselm vivait comme un gentilhomme et un chevalier, dans toute sa splendeur, à savoir "des tournois, des armoiries, son propre lieu de prière, un monument funéraire et la promesse couchée dans son testament de donner de l’argent aux pauvres. C’était 'vivre noblement', le style de vie de quelqu’un qui jouissait d’un grand respect”, soulignait Jan Dumolyn.
L’homme a habilement contourné un boycott de la laine
Anselm Adornes faisait aussi des voyages intéressants, qui sont largement évoqués dans l’exposition proposée actuellement à Bruges. Il se rendit notamment en Ecosse, pour affaires. Il parvint à forcer le boycott de la vente de laine, à la grande joie du roi d’Ecosse et de sa ville natale Bruges. L’ironie du sort voudra qu’Anselm fut finalement assassiné des années plus tard en Ecosse, par des ennemis du roi.
Son plus grand et plus long voyage a amené Anselm, avec son fils Jan, à Jérusalem. Après de nombreux arrêts en Italie. Les pèlerins firent route pendant 14 mois. L’exposition montre de merveilleux objets qui attestent de ce voyage : une croix en bois finement sculptée ou un reliquaire en argent avec des pierres du tombeau sacré de Jérusalem. Il s’agit d’objets appartenant au trésor de la famille Adornes, qui n’ont jamais été exposés auparavant.
Pendant leur périple, la présence d’Anselm et son fils Jan ne passait jamais inaperçue. Dans le célèbre monastère Sainte-Catherine, situé dans le désert du Sinaï (aujourd’hui en Egypte), on peut encore toujours lire le nom d’Adornes, gravé dans une pierre près du réfectoire. "Adornes est passé par ici", dirait-on aujourd’hui.
Dans le journal intime tenu par son fils Jan on peut lire que les eux pèlerins étaient très ouverts et intéressés par ce qu’ils découvraient. "C’est passionnant", estime Véronique de Limburg Stirum. "Leurs sentiments et leurs peurs sont très contemporains, mais leur admiration pour d’autres cultures est impressionnante. Anselm reste même pour nous une source d’inspiration. Il montre à quel point il est important d’être tolérant. Certainement dans le contexte actuel du Moyen-Orient".
Des tatouages au henné
"Les bras et les mains des hommes et des femmes sont souvent peints et décorés de toutes sortes de dessins. Je ne parviens pas à comprendre comment ces décorations sont fixées dans la peau, étant donné qu’elles ne disparaissent pas au lavage ni au fil du temps", écrivit Adornes dans ses récits de voyages lors de son passage à Tunis. Il y admirait les tatouages au henné, qui existent encore toujours.
L’historien Jan Dumolyn admire les idées novatrices d’Anselm Adornes. "C’était un humaniste un peu avant la lettre dans nos régions. Il collectionnait de la nouvelle littérature intéressante et suivait les évolutions de la science. Du point de vue culturel et intellectuel, la famille Adornes est intéressante", estime Dumolyn.
Entretemps, la recherche historique se poursuit. "Nous l’avons entamée dans les années 1980 et elle s’est accélérée ces dernières années", précise Noël Geirnaert, "grâce à des fouilles archéologiques, mais aussi grâce à la réapparition de documents oubliés". La famille cosmopolite Adornes représente un vrai défi pour les historiens.
L’exposition 'Glorie en tegenslag van een 15e eeuwse reiziger' (traduisez en français par "Gloire et infortunes d’un voyageur du 15e siècle ") est à voir jusqu’au 4 janvier 2025 au domaine Adornes, situé à la Peperstraat 3 à Bruges.
Le 24 avril paraissait le livre 'Een hemels Jeruzalem in Brugge' (‘Une Jérusalem céleste à Bruges’) rédigé par divers auteurs, sous la direction de Jan Dumolyn et Noël Geirnaert.
