On apprenait mercredi dernier le décès, à l’âge de 88 ans, de François Decap, entouré de ses proches à Herentals, en Campine anversoise. Jusqu’à un âge avancé, il avait encore été actif dans l’usine d’orgues mécaniques locale où il avait succédé à son père Frans en 1957 et construit notamment des orgues de danse aux sonorités spécifiques et d’une grande perfection technique. Une tradition familiale et de renom international qui est perpétuée par ses fils Tony, Frans et Sammy Decap.
François Decap, l'un des piliers d'une famille de facteurs d'orgues de danse légendaires, est décédé à Herentals
François Decap avait appris le métier de facteur d’orgue de son père Frans, qui en 1933 s’était installé à Herentals en Campine anversoise pour y ouvrir une petite fabrique d’orgues. Frans avait ainsi élargi l’entreprise familiale, fondée en 1895 par son père Aloïs Decap à Anvers. Cette première entreprise est encore toujours active sous le nom de Gebroeders Decap Antwerpen, mais travaille de façon indépendante de la Fabrique d’orgues de Herentals reprise par François Decap en 1957 de son père Frans.
Ce dernier s’était spécialisé après la Seconde Guerre mondiale dans les orgues à tuyaux classiques, qu’il combina par la suite avec des orgues de café et orgues de danse mécaniques - très populaires en Flandre dès les années 1950, 60 et 70 -, qui jouaient des mélodies préimprimées sur des cartons perforés.
Une sonorité unique
Sous la direction de François Decap, les orgues mécaniques évoluèrent avec la technologie et sont aujourd’hui contrôlés par un programme informatique. L’usine de Herentals aime aussi innover. Ses orgues plus classiques se distinguent notamment par un jeu sur les variations de pressions d’air.
Ce qui veut dire que la pression de l’air n’est pas la même pour tout l’orgue, mais qu’elle est réglée individuellement pour chaque module indépendant de l’orgue - 'Violon alto', 'Jazz flute', 'Piccolo', 'Hautbois', 'Cello' et 'Basse', par exemple -, ce qui permet des variations sonores uniques. Le but premier des frères Frank et Tony Decap (fils de François) est de permettre un jeu plus expressif sur cet instrument très massif, d’atténuer la barrière entre l’être humain et l’orgue. Le compositeur flamand Walter Hus a notamment composé récemment sur ce type d’orgue au système informatique très performant, qui a valu à l’Orgelfabriek Decap Herentals une renommée internationale.
A l’heure actuelle, les frères Decap se concentrent à Herentals sur la construction d’orchestrions et d’instruments automatisés. Ils réalisent tant la lutherie que les programmes informatiques de leurs instruments.
Des orgues populaires dans les salles de danse
En Flandre, le nom Decap reste probablement avant tout associé aux orgues de danse (orchestrions) fabriqués tant dans l’usine de Herentals par François et ses fils que dans l’usine originale d’Anvers. Le Musée de l’orgue de Barbarie (Draaiorgelmuseum), installé à Voortkapel, près de Westerlo (province anversoise), en possède d’ailleurs une très belle collection.
Ces grands instruments hauts en couleurs et illuminés rassemblent autour d’un orgue Hammond toute une série d’instruments à percussion et à vent (batteries, accordéons, saxophones), ce qui leur donnent un son unique. Ils peuvent jouer un large répertoire grâce aux cartons perforés et plus récemment aux cartes mémoire. De nombreux cafés avec piste de danse en possédaient en Flandre et attiraient ainsi un large public.
A Zandhoven, en province anversoise, le café De Veertien Billekens était notamment légendaire pour son ambiance unique, créée par plusieurs orgues de danse Decap (photo). Le dancing Willem Tell, situé juste en face, possédait quatre orgues Decap et lui menait une concurrence assidue.
Répandus à l’origine avant tout en Flandre, aux Pays-Bas et en France, les orchestrions Decap se retrouvent maintenant aussi au Japon, aux Etats-Unis et en Australie, ainsi que chez certains collectionneurs ou dans des musées européens. Mais les fils de François Decap estiment qu’ils gagneraient encore à être mieux connus et attireraient ainsi des musiciens qui les combineraient à leurs propres instruments.
En 2018, Decap organisait ainsi des portes ouvertes à Herentals, en présence de François (vidéo ci-dessous).
Certains musiciens et chanteurs flamands ont découvert de longue date le charme des orchestrions Decap. L’Anversois Guido Belcanto affirme être grand amateur de leur son spécifique. "Dans les années 1950, il y avait beaucoup de lieux où les gens se rendaient pour danser sur le son des orgues Decap. Ils me fascinaient quand j’étais enfant, et cela n’a pas changé. En 2008, j’ai collaboré avec François Decap. Il m’a construit un orgue avec lequel j’ai effectué trois tournées. Chaque fois, j’ai joué devant des salles combles et les concerts se terminaient par une fête".
“C’est un son enchanteur, que l’on ne peut pas reproduire avec des musiciens", expliquait Guido Belcanto. "Je suis aussi ému par l’enthousiasme avec lequel la famille Decap continue à travailler pour son invention, parce qu’elle a aussi connu des temps difficiles. J’avais une relation d’amitié avec François. C’était un homme qui connaissait très bien son art, un homme sympathique et très accueillant".
François Decap est resté actif jusqu’à un âge avancé dans son entreprise à Herentals. Il ne travaillait plus comme menuisier ou monteur dans l’atelier, mais il collaborait aux plans de constructions de nouveaux orgues et orchestrions et il transmettait à ses trois fils ses connaissances et son expérience.

