Pas moins de 80 ans après la mort du compositeur et musicien hongrois Pál Hermann (1902-1944), sa fille Cornelia a retrouvé le violoncelle sur lequel son père a joué pendant des années. Hermann est décédé pendant la Seconde Guerre mondiale dans un camp de concentration nazi et son instrument avait disparu sans laisser de traces. Mais grâce à l’édition 2022 pour violoncelle du Concours musical international Reine Elisabeth de Belgique, l’instrument a pu être retrouvé.
La fille d'un compositeur victime de l'Holocauste retrouve le violoncelle perdu de son père, grâce au Concours Reine Elisabeth
Paul (Pál) Hermann était un compositeur et violoncelliste juif hongrois. Après avoir fait des études dans sa ville natale Budapest, il s’est rendu à Berlin, en Allemagne. Dans les années 1920 et ’30, il voyageait dans toute l’Europe avec un répertoire de musique de chambre. Et il composait des œuvres.
Lors de l’avènement au pouvoir des nazis en Allemagne dans les années 1930, Hermann, sa femme Ada et leur fille Cornelia (Corrie) née en 1932 déménagèrent aux Pays-Bas. Corrie y logeait chez des proches, tandis que Hermann se produisait à Bruxelles et à Paris. Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclata, Paul Hermann se cacha à Toulouse, en France.
En 1944, il était arrêté lors d’une razzia et envoyé dans un camp de concentration. Il n’y survivra pas à la guerre.
"Je suis l’âme de la musique"
Sa famille était parvenue à sauver le violoncelle sur lequel il jouait. Mais quelques années après son décès, l’instrument fut vendu pour financer les études de sa fille Corrie. C’est le violoncelliste allemand Kurt Herzbruch qui l’acheta, avant de le revendre à son tour au début des années 1960.
Depuis lors, Corrie avait perdu la trace de l’instrument de son père. Toute sa vie, elle a espéré être réunie un jour avec ce violoncelle, mais n’avait jamais pensé que ce rêve puisse devenir réalité.
C’est là qu’entre en scène, dans cette touchante histoire, la musicienne et musicologue britannique Kate Kennedy, liée à l’Université d’Oxford. Il y a quelques années, elle décidait d’écrire un livre consacré à quatre musiciens qui ont eu une vie tragique. L’un d’entre eux est Pál Hermann.
Son livre contenait une photo du compositeur hongrois jouant sur son violoncelle. Kate Kennedy y découvrit une inscription: 'Ego anima musicae sum'. Ce que l’on peut traduire en français par ‘Je suis l’âme de la musique’. La musicologue lança divers appels à l’aide pour pouvoir poursuivre sa recherche.
Le Concours Reine Elisabeth livre la clef
Cette aide lui fut apportée par le violoncelliste Jian Wang. Il se souvint d’avoir vu cette inscription sur le violoncelle de l’un des candidats au Concours Reine Elisabeth de violoncelle, en 2022 à Bruxelles, où il était membre du prestigieux jury. Le candidat en question était l’Australien Sam Lucas, qui avait reçu ce violoncelle en prêt du Conservatoire Robert Schumann de Düsseldorf, en Allemagne, où il étudiait.
Kate Kennedy prit contact avec Sam Lucas, qui n’avait aucune idée de l’histoire qui se cachait derrière l’instrument qu’il jouait depuis deux ans. Une rencontre fut organisée avec Corrie Hermann, et même un petit concert sur l’ancien violoncelle de son père.
Vidéo: Un extrait de la prestation de Sam Lucas au violoncelle de Pal Hermann pendant la première épreuve du Concours Reine Elisabeth de 2022
Le 29 septembre dernier, Sam Lucas donnait un concert au Wigmore Hall de Londres, sur le violoncelle de Pal Hermann, en présence de sa fille Corrie, très émue.
"C’est miraculeux. Il y a près de 100 ans, mon père donnait des concerts ici, en 1930 au Wigmore Hall. C’est le même violoncelle qui y est joué aujourd’hui. La boucle est bouclée", racontait Corrie Hermann au magazine The Strad , spécialisé dans les instruments à cordes.
Sam Lucas : "Une bénédiction et un honneur"
Le jeune musicien australien se dit "honoré d’avoir pu être le violoncelliste qui a jeté un pont entre l’enfance de Corrie et ce qu’elle a entendu dire de son père quand elle grandissait. C’est une vraie bénédiction et un honneur. C’est une grande émotion. J’ai essayé d’exprimer mes sentiments aussi bien que j’ai pu quand j’ai joué pour elle et son fils, le petit-fils de Pal Hermann", témoignait Sam Lucas.
"C’est l’âme de Pál Hermann qui a survécu. C’était pour moi une recherche trop belle que pour être abandonnée", concluait la musicologue britannique Kate Kennedy.
