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Erich Heckel et son "Matelot blessé" (1915)

Le Musée des Beaux-Arts de Gand expose l'artiste allemand Erich Heckel, infirmier en Flandre pendant la Grande Guerre

L’artiste allemand Erich Heckel (1883-1970) fut l’une des grandes figures de l’expressionnisme et cofondateur de l’association artistique Die Brücke. Pendant la Première Guerre mondiale, il a travaillé comme infirmier volontaire de la Croix Rouge à Roulers, Ostende et Gand. Il y a peint la souffrance des blessés, mais aussi les paysages flamands qui l’ont très vite fasciné. Son œuvre fut considérée plus tard par les nazis comme "art dégénéré". Le Musée des Beaux-Arts de Gand (MSK Gent ) présente jusqu’au 26 janvier 2025 une exposition consacrée à cette période méconnue de l’artiste expressionniste en Flandre. C’est aussi la première exposition monographique d’Erich Heckel organisée hors de l’Allemagne. Son œuvre continue d’ailleurs à fasciner nos contemporains puisque David Bowie et Iggy Pop lui ont rendu hommage sur une de leurs pochettes de disque.

Anne François Kristien Bonneure
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Des blessées de guerre au regard hébété, la tête bandée : les images capturées par Erich Heckel pendant la Première Guerre mondiale en Flandre ne sont, hélas, pas bien différentes de celles que nous présente chaque jour l’actualité internationale. "L’actualité nous a rattrapés", constate le curateur de l’exposition au MSK Gent, Lieven Van Den Abeele. "Les images de la guerre, la dévastation et la douleur sont malheureusement encore toujours les mêmes. Cette œuvre est tellement puissante parce qu’on y perçoit la souffrance personnelle, mais qu’elle acquiert une signification universelle".

Entre 1915 et 1918, l’artiste allemand Erich Heckel fut actif en Flandre comme infirmier auprès de la Croix Rouge. Pendant ces quatre années, il a peint pas moins de 75 toiles et réalisé des centaines de dessins, aquarelles et gravures. Un bon échantillon de cette période flamande de Heckel est actuellement exposé au Musée des Beaux-Arts de Gand.

'Deux blessés' (1914) d‘Erich Heckel

Erich Heckel était trentenaire et jouissait déjà d’une solide réputation en Allemagne - notamment comme membre co-fondateur de l’association artistique Die Brücke (1095-1913) - lorsque la Première Guerre mondiale éclata. "Comme de nombreux artistes et intellectuels de son époque, il était enthousiaste et s’est proposé comme volontaire pour se rendre au front. Heureusement, il était trop âgé (31 ans) pour cela en 1914. Il a été refusé", expliquait Lieven Van De Abeele.

Infirmier aux postes de Roulers, Ostende et Gand

Heckel tenta alors d’aller au front via la Croix Rouge. Avec un groupe d’autres artistes et écrivains, il fut envoyé en Flandre comme infirmier aux postes de Roulers et Ostende (Flandre occidentale) et de Gand (Flandre orientale), qui servaient de "points de rassemblement" de soldats blessés qui devaient être évacués. Les volontaires travaillaient 24 heures d’affilée puis recevaient 24 heures de repos. Erich Heckel trouva donc suffisamment de temps pour continuer à se consacrer à son art, remplissant des carnets de croquis "dans lesquels il effectua un rapport presque journalistique de l’actualité".

Il dessina des soldats, des médecins, des collègues infirmiers, des civils aussi. Des visages abattus portant les traces d’événements traumatisants, des jeunes atteints de stress post-traumatique, une femme au regard vide assise à une petite table de café à Roulers.

Erich Heckel était un artiste très humain avec une grande empathie pour les gens

Lieven Van Den Abeele, curateur

“La question n’est pas de savoir si Heckel était pour ou contre la guerre, nationaliste ou pacifiste", estime le curateur Lieven Van Den Abeele. "Il était un artiste très humain, qui possédait une grande empathie pour les gens. Lors de son premier retour à Berlin, il alla rendre visite aux blessés, qui le reconnurent et lui demandèrent des nouvelles du front".

Comme il était difficile de se procurer du matériel de peinture pendant la guerre, Heckel et ses collègues artistes se débrouillèrent avec de la peinture de moindre qualité et de la grosse toile. Pour ses gravures sur bois, il utilisa du bois d’acajou de récupération provenant des lambris de la salle des pas perdus d’une gare.

Libre de ses mouvements comme bénévole, Heckel fit des excursions à Bruges, Gand, la région de la Lys et la mer. Elles donnèrent lieu à des tableaux, des gouaches, aquarelles, dessins et gravures, comprenant parfois des personnages pittoresques et des baigneurs, mais aussi des natures mortes, des paysages et des marines.

'Mer du nord' (1916) d‘Erich Heckel

En tant que peintre, Heckel fut surtout impressionné par le paysage flamand et la mer du Nord (comme cette toile expressionniste datant de 1916), avec leurs amas nuageux à travers lesquels la lumière tente de percer. Ces paysages flamands rappellent l’époque des débuts de l’association Die Brücke, où Heckel et ses amis Ernst Ludwig Kirchner et Karl Schmidt-Rottluff réalisaient leurs toiles en plein air.

Mais la guerre est aussi bien visible dans certains paysages d’Erich Heckel. Dans une toile représentant les Galeries royales d’Ostende, on aperçoit ainsi l’impact d’un projectile, avec des nuages noirs de poussière qui montent en arrière-plan.

'Plage à Ostende' (1915) d’Erich Heckel : un projectile vient de tomber derrière la digue.

Amitié avec James Ensor

Erich Heckel avait pris le train sanitaire organisé par Walter Kaesbach (conservateur de la Galerie Nationale de Berlin) avec d’autres peintres et écrivains allemands. L’hôpital de fortune installé dans la gare d’Ostende devint ainsi une véritable colonie d’artistes. C’est là que Heckel fit la connaissance de l’artiste ostendais James Ensor et qu’il noua une solide amitié avec son collègue infirmier et jeune poète Ernst Morwitz, dont l’univers littéraire influença son travail plastique.

Heckel visita l’atelier de James Ensor, réalisa un portrait du maître ostendais et resta en contact par lettres avec lui après la guerre. L’amour d’Ensor pour la lumière et l’ombre a peut-être aussi influencé l’artiste allemand, estime Lieven Van Den Abeele. Pour Heckel, la lumière et le soleil étaient symboles d’espoir. "Après la pluie vient le soleil. C’est ce qu’il a écrit dans une lettre : "aber Frühling werd es doch". Le printemps arriva quand même.

'Printemps en Flandre' (1916) d‘Erich Heckel

“Art dégénéré”

L’histoire d’Erich Heckel (1883-1970) se poursuivit après la Première Guerre mondiale. Dans les années 1930, les nazis jugèrent ses œuvres “dégénérées”, comme celles de bien d’autres artistes pratiquant un art plus moderne. Beaucoup d’œuvres ont ainsi été perdues. En 1945, l’atelier berlinois de Heckel fut en outre détruit dans un bombardement allié.

De façon ironique, la guerre a aussi amené l’art de Heckel à Gand. En 1991, plusieurs de ses œuvres ont en effet été offertes au MSK Gent par l’architecte et collectionneuse d’art juive Tony Simon-Wolfskehl, en remerciement pour avoir pu se cacher en toute sécurité à Gand pendant la Seconde Guerre mondiale. L’une des pièces maîtresses de l’exposition monographique est une vue expressionniste de Heckel sur le canal des Augustins à Bruges, qui provient du leg de l’architecte juive au MSK. Son propre père l’avait achetée dans les années 1920 en Allemagne.

'Le canal des Augustins à Bruges le matin' (environ 1917) d’Erich Heckel

L’exposition au MSK Gent est la première organisée en-dehors de l’Allemagne qui rassemble des dessins, gravures, lithographies et peintures d’Erich Heckel provenant de divers musées et collections. Il était temps, estime le curateur Van Den Abeele. "L’expressionnisme allemand n’a plus été exposé ici depuis 20 à 30 ans".

C’est un bout d’histoire de l’art qui a été écrit ici

Lieven Van Den Abeele, curateur

La période flamande d’Erich Heckel dans les années de guerre 1915-1918 est très importante, souligne le curateur gantois. "C’est un petit bout d’histoire de l’art qui a été écrit ici. Nous exposons les œuvres qui ont été réalisées en Flandre. Mais leur importance n’est pas que locale : elles s’inscrivent dans l’histoire de l’art plus large". Quant aux sujets et motifs traités par Heckel, “c’est une histoire universelle qui est malheureusement encore toujours actuelle".

'Roquairol' (1917) d’Erich Heckel, a servi d’inspiration pour 'Heroes' de David Bowie et 'The idiot' d’Iggy Pop

David Bowie et Iggy Pop, admirateurs de Heckel

Entre les lettres, livres et pièces d’archives proposés dans l’exposition "Erich Heckel en Flandre", on découvrira aussi deux housses de disques célèbres. Celle de "Heroes” de l’artiste britannique David Bowie et celle de "The idiot" de l’Américain Iggy Pop.

Ils ont vécu et travaillé dans les années 1970 à Berlin et sont allés admirer l’œuvre de Heckel au musée. C’est avant tout la toile “Roquairol” avec ses mains très expressives qui les ont inspirés à prendre la même pose. Bowie, qui collectionnait de l’art, acheta par la suite quelques œuvres de Heckel.

L’exposition “Erich Heckel en Flandre ” est à voir jusqu’au 26 janvier 2025 au Musée des Beaux-Arts de Gand.

Le curateur Lieven Van Den Abeele a également écrit un livre sur l’histoire passionnante de l’artiste expressionniste allemand.

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