Les mères, les figures maternelles et les liens familiaux ont toujours été étroitement liés à l’histoire de la mode. Au-delà des stylistes qui font référence explicite au style et à la silhouette de leur mère, le "mom style" inspire beaucoup la mode actuelle. Des mères symboliques de la mode telles que les Françaises Jeanne Lanvin, Madeleine Vionnet et Sonia Rykiel ont marqué de leur sceau artistique les créations de leurs contemporains, jusqu’à celles des stylistes d’aujourd’hui. Le Musée de la Mode de Hasselt serait pourtant le premier à consacrer entièrement une exposition au thème de la maternité et sa relation avec la mode. Intitulée ‘M&Others’ (‘Mères’), elle retrace l’évolution de la mode depuis les corsets étouffants d’il y a 200 ans. Et elle présente les témoignages de stylistes belges contemporaines. A découvrir jusqu’au 5 janvier 2025.
A Hasselt, l'exposition "M&Others" explore pour la première fois la relation entre mode et maternité
Le titre de l’exposition ‘M&Others’ fait référence au fait que le rôle maternel est souvent aussi assumé par d’autres (others, en anglais) que la maman biologique, comme la grand-mère, une sœur, une tante ou toute une communauté africaine. "Nous voulons nous adresser à toutes les personnes qui peuvent s’identifier à une "mère", et ce mot est très complexe. L’exposition ne porte donc pas seulement sur la maternité biologique", expliquait Karolien De Clippel, directrice du Musée de la Mode de Hasselt (dans le Limbourg) à Radio 2.
De nos jours, les femmes sont fières de leur ventre bombé par la maternité. Des célébrités telles que la chanteuse Rihanna ou l’actrice Demi Moore (photo) ont posé nues alors qu’elles étaient enceintes. Mais d’un point de vue historique, le vêtement devait cacher le corps en transformation des futures mamans. Ce n’est qu’à partir de 1900 qu’on assistait à une prise de conscience de l’identité culturelle des mères, tant dans la mode que dans la société.
"On peut voit dans l’exposition des corsets portés au 19e siècle", indique la curatrice Eve Demoen. "Ils devaient compresser aussi longtemps que possible le ventre de la femme enceinte. Il était en effet considéré comme indécent voire immoral de montrer un ventre arrondi. Cela évoquait la sexualité féminine". Les vêtements trop serrés d’il y a 200 ans ont joué un rôle sur la santé des mères comme des enfants. "Il y a eu beaucoup de mortalités infantiles, de fausses couches et même de mortalités maternelles", souligne Eve Demoen.
Pour faciliter l’allaitement du nourrisson, des vêtements spéciaux ont assez rapidement été créés. On trouve dans l’exposition un exemple de corset du 19e siècle adapté. Il est équipé de lacets sur le côté, qui permettent d’élargir le vêtement à mesure que le ventre gonfle (photo, à g.). "Au niveau de la poitrine il y a des rubans élastiques et un tout petit bouton. On pouvait l’ouvrir discrètement pour donner le sein à l’enfant. Mais ce n’était pas toujours la mère qui nourrissait son enfant à l’époque. Les bourgeois avaient souvent une nourrice”, précise Eve Demoen.
L’une des dernières salles de l’exposition comprend des robes modernes dont la poitrine est couverte de grosses taches, comme si les seins de la femme qui les portaient, gonflés de lait, avaient fui. "Cela donne une image réaliste de ce que vivent les mères qui allaitent. Cette mode contemporaine est également une forme de protestation, d’affirmation du libre choix de la femme en ce qui concerne son corps, y compris l’avortement. Nous abordons aussi dans l’exposition le thème de la violence à l’égard des femmes et la façon dont celle-ci se traduit dans les vêtements de certains créateurs", précise Eve Demoen.
La silhouette maternelle comme source d’inspiration
Certains créateurs de mode ont été largement inspirés par la personnalité et la silhouette de leur mère. Songez à Christian Dior, Yves Saint Laurent ou Jean-Paul Gaultier. Dans chacune de ses collections, Dior tendait vers l’idéal de beauté svelte de sa mère adorée, Madeleine, dont le portrait en tenue Belle Epoque (photo) était posé sur son bureau. Sa maison de mode luxueuse a souvent été critiquée pour cette obsession de la taille fine, mais pour Christian Dior il s’agissait d’une ode à sa mère.
Jean-Paul Gaultier s’est, lui, inspiré des corsets de sa grand-mère, mémé Marie. Il en faisait des modèles réduits en papier. La forme pointue de la poitrine est devenue par la suite typique de ses silhouettes iconiques. "Nous avons dans l’exposition aussi des poupées de papier réalisées par Yves Saint Laurent quand il avait 17 ans. Il leur a fait des robes inspirées de celles qui pendaient dans la garde-robe de sa maman", raconte la curatrice Eve Demoen. Des robes comme celles des magazines Vogue et Paris Match qu’achetait sa mère.
Des créateurs contemporains trouvent aussi leur inspiration dans la figure maternelle. Le Français Simon Porte Jacquemus réalisa déjà à 7 ans une robe pour sa mère, coupée dans des rideaux de lin. La perte de sa maman à l’âge de 18 ans a ensuite énormément influencé sa création. "Même s’il n’est pas question d’elle, c’est à propos d’elle", reconnait Jacquemus. Sa Collection '1997' (automne-hiver 2020-21) évoque l’année où il réalisa la robe de lin pour sa maman et sa collection Valérie de 2016 porte le nom de la mère regrettée.
Sa propre maternité comme source d’inspiration
Chez Jeanne Lanvin, fondatrice de la plus ancienne maison de mode parisienne encore en activité, c’est l’expérience de la maternité qui l’a inspirée. La naissance de sa fille unique, à l’âge de 30 ans, lui donna un nouvel élan de création : elle ouvrit un magasin de vêtements pour enfants inspirés par sa fille.
L’influence de la maternité sur le processus de création tout comme sur la carrière des stylistes est énorme. Mais c’est un sujet qui a été peu traité jusqu’à présent. Le Musée de la Mode de Hasselt espère y apporter un changement, avec son exposition "M&Others" et une publication qui s’y rapporte. Elles présentent aussi des témoignages de stylistes belges connues, comme Ann Demeulemeester, Hannelore Knuts, Leen Dendievel et l’ancienne athlète Elodie Ouédraogo. "Il plane encore toujours un tabou sur la grossesse et la maternité dans le secteur de la mode. On attend de vous que le travail passe en premier dans votre vie”, témoigne Meryll Rogge, formée à l’Académie de mode d’Anvers.
La styliste française Madeleine Vionnet est également source d’inspiration dans le monde de la mode, notamment parce qu’elle a voulu libérer le corps féminin. Véritable féministe, elle accorda un congé de maternité à ses employées et organisa une crèche pour leurs enfants. Une impressionnante installation dans l’exposition illustre l’influence de Vionnet sur ses contemporains et les générations de créateurs qui lui ont succédé.
L’exposition offre aussi une place de choix à la créatrice de mode sud-africaine Thebe Magugu, dont l’œuvre indique que la maternité dépasse la seule figure de la mère. "Ma mère était ma mère, mais aussi celle de mes petits voisins et de l’enfant qui habitait plus loin dans la rue", expliquait Magugu.
En collaboration avec le collectif bruxellois de salle de bal ‘For all queens!’, l’exposition propose en outre une installation multisensorielle qui confronte la perspective de la maternité dans la diaspora subsaharienne à celle dans les pays occidentaux. La maternité englobe en effet aussi ces “autres mères” (other mothers) que sont les grands-mères, sœurs, tantes et femmes dans les communautés africaines.
L’exposition M&Others est à voir au Musée de la Mode de Hasselt jusqu’au 5 janvier 2025.
