Vous les trouvez régulièrement glissées dans le caoutchouc de la vitre du conducteur, ces cartes de visites très colorées vous invitent à contacter des marchands par téléphone, si vous souhaitez vendre votre voiture d'occasion. Ces marchands vous proposent de la racheter, soit disant, au "meilleur prix" et "cash", "même sans contrôle technique, accidentée ou avec beaucoup de kilomètres au compteur". Mais que devient votre voiture par la suite ?
Que devient votre voiture lorsque vous la vendez via une carte de visite placée contre votre vitre ?
Dans sa rubrique "Big City", l’hebdomadaire bruxellois BRUZZ - destiné aux Bruxellois néerlandophones (ou lisant le néerlandais) - publie chaque semaine une réponse à une question intéressante d’un lecteur sur la capitale.
Si vous répondez à cette offre et que vous vendez votre voiture à un marchand, il y a beaucoup de chance qu’elle se retrouve en Afrique de l'Ouest via le quartier Heyvaert, un quartier bruxellois à cheval sur les communes d’Anderlecht et de Molenbeek. Ce quartier, autrefois essentiellement industriel, est depuis les années 1990 la plaque tournante européenne pour l’exportation des voitures d'occasion.
On pourrait s’étonner de ce choix car il s’agit d’un quartier densément peuplé qui n’a pas d’accès direct au port ni à une gare.
Départ de l’industrie de la viande
Historiquement ce quartier était surtout centré autour des abattoirs d'Anderlecht. Jusque dans les années '60, les abattoirs avaient un tel rayonnement, que l'industrialisation du quartier en dépendait entièrement. Mais les nouvelles directives européennes en matière d'hygiène ont obligés les grossistes en viande, au début des années 1980, à investir massivement dans des zones de déchargement séparées pour les camions et des portes distinctes pour l'entrée et la sortie de la viande.
Le quartier a commencé à décliner, et les boucheries (et les grossistes en viandes) l'ont progressivement déserté, leurs hangars vides étant rachetés par des concessionnaires automobiles libanais. Ceux-ci y ont vu l'occasion d'ouvrir des garages d'import-export pour les voitures d'occasion. À la fin de la guerre civile libanaise, ces véhicules étaient très demandés dans leur pays.
Plus tard, les exportations se sont déplacées vers l'Afrique de l'Ouest, où une classe moyenne en pleine expansion a fait exploser les ventes de véhicules d'occasion. En tant que commerçants de transit, les Belgo-Libanais ont établi un réseau auprès des compagnies maritimes et des ports d'entrée africains, où ils utilisaient des intermédiaires fiables pour prendre livraison des voitures.
Dans les années 1990, des commerçants africains ont également trouvé le chemin de Molenbeek, où ils sont venus acheter des voitures pour le compte de leur village, de leur famille ou de leur employeur, avec l'aide du savoir-faire libanais. On trouve aujourd'hui dans le quartier Heyvaert une soixantaine d'exploitations réparties sur environ 60.000 m².
Aujourd'hui encore, des véhicules d'occasion arrivent de toute l'Europe dans ce quartier et sont acheminées, via des remorques jusqu'au port d'Anvers, puis par bateau jusqu'à la côte ouest africaine. Il convient d'ajouter que les concessionnaires professionnels du quartier, dont beaucoup ont des racines libanaises, n'obtiennent pas leurs voitures par le biais de cartes de visite. Ces petites cartes multicolores proviennent généralement de revendeurs officieux de véhicules d'occasion, qui se nourrissent du tissu économique du quartier Heyvaert.
Reconversion du quartier Heyvaert
Bien que la spécificité du quartier Heyvaert représente un attrait économique, elle génère un grand nombre de nuisances, principalement d'ordre environnemental. Ces nuisances produisent des effets négatifs principalement sur l’habitat. La Région bruxelloise voudrait revitaliser le quartier pour y attiré de nouveaux habitants et préférerait que les marchands de voiture d’occasion se déplacent vers le port de Bruxelles, où il était prévu de transporter les véhicules par péniche jusqu'à Anvers. Hélas, les négociations ont échoué il y a quelques années en raison du prix d'importation exigé par le port d'Anvers.
En outre, la plupart des exportateurs de voitures sont propriétaires de leurs bâtiments. "Je ne les vois partir que si la transformation des entrepôts en logements leur rapporte plus d'argent", explique l'anthropologue Martin Rosenfeld, qui a fait une étude sur le quartier Heyvaert.
C'est pourquoi les autorités se concentrent désormais davantage sur le développement urbain, espérant ainsi revaloriser le quartier. Cette démarche porte déjà ses premiers fruits. Facar Export, par exemple, a récemment obtenu un permis pour transformer ses garages en appartements.
