Il y a exactement deux semaines, De Krook - la prestigieuse bibliothèque communale de Gand ouverte en 2017 - vendait la moitié de sa collection de disques compacts (photo) au prix de 2 euros le CD. Quelques jours plus tard, les bibliothèques communales anversoises organisaient elles aussi une grande vente de disques. En cause, le nombre toujours décroissant d’emprunts de CDs dans les bibliothèques de Flandre et le succès grandissant des plateformes de streaming. Mais la perte de popularité des disques compacts dans les bibliothèques n’est pas partout aussi prononcée. Ainsi à Beveren, en Flandre orientale, l’emprunt des CDs reste toujours aussi populaire.
De nombreuses bibliothèques vendent leurs collections de CDs : ces derniers en auront-ils bientôt disparu ?
Les amateurs de musique qui voulaient étoffer leur collection de disques compacts pouvaient faire ces deux dernières semaines des affaires intéressantes. La bibliothèque communale de Gand (Flandre orientale), De Krook, se séparait en effet le 16 décembre de 15.000 CDs, au prix de 2 euros la pièce. Et les bibliothèques anversoises vendaient quelques jours plus tard pas moins de 60.000 exemplaires à petits prix. Les revenus de ces ventes allaient à Gand à l’opération 11.11.11 qui œuvre pour un monde de justice et sans pauvreté, tandis qu’à Anvers ils étaient versés à l’action annuelle de solidarité de Warmste Week organisée par la VRT, qui a finalement permis de rassembler cet hiver près de 8,8 millions d’euros au profit de centaines de projets visant à permettre aux enfants de grandir sans soucis.
De Krook proposait aux amateurs non seulement des CDs de collection, mais aussi des albums de Bob Dylan ou Billie Eilish, par exemple. "Nous vendons les disques qui ne trouvent plus d’amateurs", expliquait Ingrid Verdonck, coordinatrice de la bibliothèque gantoise, à VRT NWS. "Et cela concerne aussi certains CDs d’artistes populaires".
En 2018, pas moins de 12.000 CDs étaient empruntés tous les mois de la collection du Krook. L’an dernier, la bibliothèque moderne installée Place Comte de Flandre n’enregistrait plus que 5.000 emprunts mensuels de disques compacts. Selon l’Association flamande pour la bibliothèque, les archives et la documentation (Vlaamse vereniging voor bibliotheek, archief en documentatie, VVBAD), cette tendance est observée également dans les autres bibliothèques de Flandre. Comme celles d’Anvers, notamment. Le nombre d’amateurs de musique qui empruntent y a également fondu. Actuellement, seuls 3% des personnes qui se rendent en bibliothèque à Anvers y vont pour emprunter des CDs.
"Nous avons donc décidé de ne plus étendre la collection de CDs de nos bibliothèques communales", indiquait Roel Veyt, porte-parole de l’échevine anversoise de la Culture, Nabilla Ait Daoud. De Krook à Gand n’achètera plus non plus de CDs à l’avenir.
Le streaming est roi
Les chiffres de la Belgian Recorded Music Association (BRMA), la fédération des distributeurs et producteurs de musique, confirment que les CDs n’ont plus la cote auprès du large public. Leur vente diminue en effet d’année en année : en 2018, quelque 22 millions d’euros étaient encore dépensés pour l’achat de CDs en Belgique, alors qu’en 2022 ce chiffre avait dégringolé à 6 millions d’euros. Le streaming - diffusion et lecture en ligne et en continu de données multimédias - devient en revanche omniprésent. En 2022, il représentait ainsi 84% de la totalité des ventes de musique en Belgique.
D’après le professeur en Musicologie de l’Université de Gand, Marc Leman (UGent), le streaming doit sa popularité à la culture du zapping (passer rapidement d’une chaîne à l’autre grâce à la télécommande). "Si vous êtes en train d’écouter un morceau de musique qui ne vous plait pas, vous pouvez rapidement en chercher un autre. La musique devient comme de l’eau à notre époque de streaming : il suffit d’ouvrir le robinet et vous recevez des flots de musiques dont il ne vous reste qu’à choisir ce qui vous plait".
La qualité musicale sur les plateformes de streaming s’est également améliorée. "Autrefois, le streaming était associé à une perte de qualité. Mais entretemps, il existe des services de diffusion qui offrent une qualité supérieure à celle des CDs", précise Marc Leman.
L’achat de CDs n’est pas stoppé partout
Il faut cependant souligner que pas toutes les bibliothèques de Flandre limitent actuellement leur collection de disques compacts. Celle de Beveren (Flandre orientale) tient par exemple à la sienne. "Notre collection physique de CDs est très importante. Cela s’explique par le fait que nous avons une bibliothèque de prison, dans laquelle les détenus peuvent emprunter des livres ou disques", explique l’experte Cindy Strijkers. La collection de cette bibliothèque a d’ailleurs été étendue. "Nous proposons divers sous-genres, et nous avons même un rayon de musiques de Noël. Il n’y a pas que les seniors qui empruntent ces CDs, mais aussi les plus jeunes. Ils peuvent ainsi, par exemple, découvrir l’œuvre entière d’un artiste".
D’après le professeur Marc Leman, le CD possède encore trois autres précieuses caractéristiques. "Les CDs ont une valeur matérielle parce que ce sont des objets que l’on peut prendre en main. Vous en devenez propriétaire si vous les achetez. Le disque compact s’accompagne aussi d’un certain rituel, quand on le place et on le retire du lecteur de CD".
Les budgets des communes diffèrent
A Gand et Anvers, les emprunts de CDs diminuent. Ce n’est pas le cas à Beveren. Comment expliquer cette différence entre les bibliothèques ? "Cela dépend des différentes administrations communales”, explique Jessica Jacobs, directrice de l’Association flamande pour la bibliothèque, les archives et la documentation (VVBAD). "Depuis quelques années, il n’existe plus de législation sur les bibliothèques et chacune d’entre elles dépend de sa propre administration. Cette dernière regarde quels sont les budgets disponibles et effectue ensuite des choix quant à l’offre en livres et disques, notamment, à la bibliothèque communale".
C’est comme cela que procède aussi De Krook. "Nous devons dépenser notre budget pour des collections actuelles. Les bibliothèques ne doivent pas être patrimoniales", souligne Ingrid Verdonck, coordinatrice de la bibliothèque gantoise. "Nous voulons, par exemple, étendre notre collection de livres en anglais destinés aux jeunes adultes. Ils sont très demandés".
Et puis un nombre croissant de bibliothèques échangent leur collection de CDs contre des projets qui favorisent l’inclusion des jeunes. Comme une "maakbib" (littéralement ‘une biblio pour faire’) : la bibliothèque est alors transformée en un espace où tous ceux qui le souhaitent peuvent développer leurs aptitudes dans les domaines de la technique et de la créativité. Ils peuvent y apprendre de nouvelles choses, qui leur seront utiles à vie. Des appareils tels que des découpeuses laser et des imprimantes 3D sont ainsi mis à leur disposition.
Cette nouvelle tendance annonce-t-elle la disparition des disques compacts dans les bibliothèques de Flandre ? "Pas pour l’instant", estime Ingrid Verdonck. “Les gens peuvent encore toujours venir à la bibliothèque De Krook pour une partie de notre collection".



