Vermeer, Bruegel, Rubens, Rembrandt, Jordaens ou Brouwer, pour sa première grande exposition temporaire, un an après sa réouverture, le Musée royal des beaux-arts d’Anvers (KMSKA) parvient à réunir pas moins de 76 chefs-d'œuvre, nationaux et internationaux autour du thème de la tronie, ou art des trognes. Il s’agit d’un genre distinctif de l'âge d'or de la peinture néerlandaise et de la peinture baroque flamande.
"Drôles de têtes" ou l'évolution de l’art des "trognes" au KMSKA d’Anvers
Au XVIIe siècle, l'intérêt pour la "tronie", (un mot de l’ancien néerlandais signifiant visage), est à son apogée. Des artistes tels que Pierre Paul Rubens, Rembrandt et Johannes Vermeer déploient toute leur habileté pour peindre des visages. Ces tronies sont souvent des œuvres de petite taille, prodigieusement peintes, dessinées ou gravées entre 1500 et 1700. C’est dans ces œuvres intimistes que nous rencontrons au plus près l'artiste. Le KMSKA consacre à ce genre la plus importante exposition jamais réalisée.
"Ce ne sont pas des portraits de personnes riches ou célèbres, mais des visages anonymes de gens ordinaires avec des expressions inhabituelles. Contrairement au portrait, ici l’identité n’a aucune importance. Ce qui compte, c’est le "type" incarné par ce visage".
Nico Van Hout, responsable des collections du KMSKA, souligne les différences : "Vous voyez ici un portrait d'Abraham Grapheus par Cornelis de Vos. Nous savons qui est l'homme représenté, il montre toute l'argenterie liée à son rang. À sa droite, deux esquisses de la tête du même homme mais peintes par Jacob Jordaens. Peinture anticonformiste, colorée, sans attributs. Jordaens n'a pas voulu en faire une œuvre d'art, mais l'a utilisée plus tard dans une scène biblique beaucoup plus grande". Ce sont des études de visage, en d'autres termes, des "figurants" que l’artiste garde en réserve.
D’études de visage au genre à part entière des "tronies"
"Ce type de tronies évoluera vers un nouveau genre autonome au XVIIe siècle", explique Nico Van Hout. "Les maîtres hollandais comme Frans Hals ou Rembrandt vont commercialiser ce genre et le porter à un niveau supérieur. Ils en feront de petites peintures raffinées que les citoyens, qu'ils soient catholiques ou protestants, peuvent acheter pour les accrocher chez eux.
Dans le cas d'une "trogne", l'éclairage est très important. L'exposition présente de beaux exemples de Rembrandt. Il teste également des chapeaux et des turbans excentriques. Les émotions que l'on peut lire sur ces visages sont très frappantes. Frans Hals peint des enfants souriants, alors qu’Anthony van Dyck dépeint magistralement un enfant boudeur. "Ces artistes expérimentent des instantanés d'états d'âme", explique Nico Van Hout.
"L’affreuse duchesse"
Et cela peut aller très loin, par exemple avec des gens qui bâillent, des bouches ouvertes ou des yeux écarquillés d'étonnement. Alors que pour les portraits officiels, c’est un sérieux mortel qui plane sur les visages, dans ce genre de tronies, il peut aussi y avoir un large sourire. Certains artistes étaient de véritables caricaturistes. Il suffit de regarder le "Portrait d’une vieille femme", ou "L’affreuse duchesse", tels sont les noms de l’œuvre de Quentin Metsijs, une œuvre caricaturale épouvantable, exceptionnellement prêtée par la National Gallery de Londres. On ne sait pas qui elle est censée représenter, ni pour qui elle a été peinte.
La lavandière de Rubens
On ignore l’identité des modèles. On remarque par exemple, souvent la même vieille femme aux joues rouges dans des tableaux de Pierre Paul Rubens ou de Jacob Jordaens. "Il s'agit peut-être de la lavandière de Rubens", explique Nico Van Hout, "mais nous ne connaissons pas son nom. Nous sommes curieux de connaître ces personnages anonymes, dont la plupart d’entre eux sont restés inconnus.
Pour l’exposition "Drôles de têtes" au KMSKA, plus de 40 musées ou particuliers ont été disposés à prêter des œuvres. Du Rijksmuseum d'Amsterdam au Getty Museum de Los Angeles. Nico Van Hout, commissaire de l'exposition avec Koen Bulckens, est particulièrement heureux d’avoir pu faire venir de Madrid, le " Jésus Douze ans parmi les scribes' d’Albrecht Dürer et, bien sûr, l'œuvre clôturant en beauté la dernière salle et pièce maîtresse de l’exposition : la "Jeune fille au chapeau rouge" de Johannes Vermeer, en provenance de Washington. "Ce genre de prêt est quelque chose dont on ne peut que rêver en tant que conservateur", déclare Nico Van Hout. L'exposition a été organisée en collaboration avec la National Gallery of Ireland et sera également présentée à Dublin.
Ceux qui l’ont raté au Rijksmuseum d'Amsterdam au printemps dernier auront donc une deuxième chance de contempler longuement la "Jeune fille au chapeau rouge", ce petit chef-d'œuvre de Johannes Vermeer.
Mais il y a une autre découverte à faire : l'œuvre particulièrement émouvante et "moderne" de l'artiste bruxellois du XVIIe siècle Michael Sweerts : la tête d'une jeune fille au regard fuyant qui rappelle la "Fille à la perle" de Vermeer, ou la tête d'une femme un peu plus âgée, triste et souriante à la fois.
La garantie du gouvernement flamand
Le fait que ces prêts spectaculaires soient exposés à Anvers n'a été possible que grâce au soutien du gouvernement flamand, souligne la directrice Carmen Willems. Le gouvernement flamand a garanti une partie de la valeur assurée de ces tableaux. "Cela nous a permis d'amener ces chefs-d'œuvre en Flandre, sans quoi nous n'aurions pas pu réaliser une telle exposition. Le gouvernement flamand a récemment rendu cela possible grâce au "décret d'indemnisation".
D'autres musées ont emboîté le pas, comme le M Leuven pour son exposition d'œuvres de Dieric Bouts et le MAS d'Anvers avec "Rares et indispensables", 100 œuvres inscrites sur la liste des chefs-d'œuvre flamands.
Une expérience ludique pour les jeunes et les moins jeunes
L'exposition "Drôles de têtes" s'inscrit dans le cadre d’une nouvelle approche créative du KMSKA, explique la directrice Carmen Willems, qui consiste à "faire découvrir l'art de pointe à un large public". Entre les salles structurées par thèmes, il y a des zones d'expérience et des dispositifs pédagogiques et ludiques. "En tant que visiteur, vous êtes invité à examiner votre propre visage en perspective à l'aide de miroirs ou à tester les variations d'éclairage. Vous pouvez également travailler avec des accessoires tels que les chapeaux du modiste et chapelier belge Elvis Pompilio. De manière ludique, vous apprendrez comment un vieux maître réalisait de tels visages".
"Krasse koppen au KMSKA à Anvers du 20 octobre 2023 au 21 janvier 2024. Il est recommandé de réserver un créneau horaire pour l'exposition ; vous pourrez alors également visiter la collection permanente.

