Les glaciers des Alpes traversent une période dramatique : 4% de leur masse totale a fondu pendant cet été, et l’année 2022 était encore pire. Un résultat qui désespère les glaciologues. La vitesse à laquelle les glaciers disparaissent dépasse maintenant tous leurs pronostics. Les spécialistes constatent en outre que les glaciers qui sont le plus haut perchés s’affaiblissent aussi. C’est une nouvelle tendance. VRT NWS a accompagné deux glaciologues belges en mission en Suisse.
Des glaciologues belges tirent la sonnette d'alarme: "Les glaciers des Alpes fondent plus vite qu'escompté, nous le sentirons aussi chez nous"
Crampons, ceinture d’escalade et piolet sortent des sacs au moment d’entamer la montée du glacier du Rhône, situé à l’extrémité nord-est du canton du Valais. Ce n’est pas vraiment indispensable, parce que le glacier est d’accès assez aisé, mais l’environnement peut se révéler traitre. Il fait chaud en cet été indien et le glacier transpire. De nombreuses petites rivières dessinent des sillons gris foncés dans la glace et se rejoignent plus bas en une puissante cascade grise-verte : c’est le début du Rhône, qui court sur plus de 800 kilomètres en direction de la Méditerranée.
Pour les amateurs de paysages de montagnes vierges, la montée vers les glaciers est devenue une expérience attristante. Depuis plus de 160 ans, on peut admirer la glace du Rhône dans une glacière naturelle. Au départ, elle avait une épaisseur de plusieurs dizaines de mètres. Mais il n’en reste presque plus rien.
Il y a presque dix ans, la glacière était recouverte de tissus blancs qui réfléchissent la lumière du soleil et protégent un peu la glace. La grotte ressemble aujourd’hui à un affreux tas de vieilles loques, du moins vue de l’extérieur. Les visiteurs peuvent encore en voir un coin, mais cela ne durera plus longtemps. La glace tout autour a fondu, et la glacière naturelle ressemble à une œuvre d’art abstrait ratée qui jure avec la nature grandiose dans laquelle elle se trouve.
70 centimètres de glace perdus en deux semaines
Les journalistes Stefaan Meerbergen et Bjorn Van Laere (VRT NWS) accompagnent dans les Alpes Harry Zekollari et Lander Van Tricht, deux glaciologues liés à l’Université suisse ETH-Zurich et l’Université Libre néerlandophone de Bruxelles VUB. Chaque année en septembre ils mesurent les glaciers (photo), pour constater les dégâts laissés par l’été. Ils ne s’attendent pas à une bonne nouvelle.
En sortant leur mètre ruban, ils évaluent à cinquante centimètres la quantité de glace qui a disparu en deux semaines. La réalité est plus implacable encore : le glacier a perdu 70 centimètres par rapport à début septembre. Le GPS indique en outre que la barre de mesure s’est déplacée de 7 mètres par rapport à l’an passé. "Sept mètres, c’est très peu. C’est la preuve que le glacier devient très fin. Une grosse masse de glace se déplace nettement plus vite et peut facilement bouger de 100 à 200 mètres par an", indiquait Harry Zekollari.
Le verdict de l’été est un moment que les glaciologues attendent avec impatience, bien qu’ils n’en retirent plus de joie depuis longtemps déjà, et certainement pas cette année. 2023 aura engendré une perte de volume de 4% à l’ensemble des glaciers des Alpes. C’est beaucoup. Il n’y a qu’en 2022 que la situation était encore pire, avec une perte de 6%. Au total, cela fait une perte de 10% en deux ans ! Les glaciers fondent donc plus rapidement. Les prévisions scientifiques sont en retard sur la réalité.
"Dans le cas d’un réchauffement climatique modéré, nous escomptons une perte de deux tiers de tous les glaciers des Alpes d’ici 2100. Mais si le réchauffement est plus intense, il ne restera pratiquement plus rien des glaciers", estime Harry Zekollari. "Le paysage se composera de beaucoup de rochers", ajoutait Lander Van Tricht. "La perte impressionnante de masse des glaciers fait suite à un hiver presque dépourvu de neige et à de hautes températures pendant le printemps et l’été".
Cela se voit clairement au glacier du Rhône. A son pied on aperçoit un trou bleu-vert de cent mètres environ de diamètre. Et de l’eau. Tout autour, des plaques de glacier pendent de façon instable et pourraient perdre à tout moment leur combat contre la gravité. Van Tricht soupire : "Ici, on voit clairement l’effet du réchauffement climatique. Une partie du glacier s’est effondrée ici au mois de juin dernier. Le glacier a immédiatement perdu une épaisseur de 20 mètres".
Au-delà du pic
Chaque année, une armée de glaciologues enfile des crampons pour aller étudier les glaciers des Alpes. L’analyse se fait aussi à l’aide de drones et de satellites. Les masses de glace de cette région sont donc les mieux surveillées de la planète. Le nombre de glaciers diminue déjà actuellement. Le glacier St. Annafirn près d’Andermatt (canton d’Uri) dans les Alpes suisses est devenu trop petit que pour faire encore l’objet de mesures.
Le rétrécissement de la masse de glace aura des conséquences, certainement au niveau local. Plus de 50% de l’électricité en Suisse provient de lacs artificiels qui sont souvent approvisionnés par l’eau de la fonte des glaciers. Et puis il y a l’eau potable.
"Les glaciers perdent de l’eau au moment où l’homme en a besoin, c’est-à-dire pendant l’été. Les Alpes commencent à avoir dépassé leur pic dans ce domaine : la quantité d’eau de fonte des glaciers diminue déjà pendant l’été. Ce n’est pas encore le cas pour d’autres montagnes au monde. L’Himalaya atteindra son pic d’eau de fonte seulement au cours de la seconde moitié de ce siècle. Les Alpes ont donc déjà dépassé cette étape. La situation y est catastrophique. Heureusement, il pleut encore suffisamment dans les pays alpin", évalue Harry Zekollari.
Une réalité lointaine pour nous ?
Le glaciologue de la VUB met en garde : "Pour nous en Belgique aussi, la fonte des glaciers est d’une importance capitale. Chaque année, le niveau de la mer monte de 4 millimètres, dont un millimètre peut être attribué à la fonte des glaciers. Cela aura à terme des conséquences pour la Côte belge et le port d’Anvers, et donc pour notre économie. Ce qui arrive aux glaciers des Alpes va donc aussi influencer notre vie. Il est absolument nécessaire que nous développions encore nos connaissances".
L’Oberland bernois est parsemé de montagnes de plus de 4.000 mètres d’altitude, avec des sommets aux noms poétiques tels Mönch (le moine), Jungfrau (la vierge) ou Finsteraarhorn. Les glaciers se déroulent sous ces hauts sommets. C’est le cas notamment du glacier d’Aletsch, celui de tous les records : ses 20 kilomètres en font le plus long des Alpes, ses 800 mètres le plus profond, ses 18 kilomètres cubes de glace le plus imposant. Un sixième de toute la masse de glace des Alpes réside dans le large ruban du glacier d’Aletsch. Une merveille à contempler, tant que c’est encore possible.
D’après Harry Zekollari, "il est possible qu’une grande portion de l’Aletsch ait disparu dans 30 à 40 ans". Konkordiaplatz (Place de la Concorde en français), une étendue plane de neige et de glace située au sud du sommet Jungfrau dans les Alpes bernoises, "la plus profonde de la région avec ses 800 mètres d’épaisseur, pourrait disparaître en grande partie".
Les glaciologues pensaient que la partie supérieure des glaciers serait épargnée par le réchauffement climatique pendant encore un certain temps. L’Aletsch commence par exemple autour de 3.500 mètres d’altitude au sud du massif de la Jungfrau. Mais il apparait maintenant que les températures en hausse touchent aussi les montagnes les plus hautes. Un des points importants de mesure, utilisé depuis 110 ans déjà, se trouve à la Jungfraujoch. L’an dernier on y a constaté pour la première fois en plus d’un siècle que davantage de neige y avait disparu qu’il n’en était tombé.
Les régions montagneuses élevées sont qualifiées de zones d’accumulation. C’est là que les glaciers grandissent. “Si cette évolution se poursuit, les glaciers disparaitront automatiquement. Il y aura alors trop peu d’approvisionnement vers les zones plus basses, qui sont déjà affaiblies", précisait encore Harry Zekollari.
Papillons et abeilles ont fait leur apparition
Le Jungfraujoch est un lieu d’exception. Il y faisait -9° C lorsque les journalistes de VRT NWS s’y sont rendus. Les touristes y arrivent en téléphériques et y dépensent beaucoup d’argent pour des souvenirs. Mais des équipes internationales y mènent aussi des recherches scientifiques (photo).
Erich et Daniella résident ainsi pendant une moitié de l’année dans le "nid d’aigle" perché haut sur le rocher qui donne une vue à couper le souffle sur la glacier d’Aletsch. Ils y ont observé de leurs propres yeux les changements dus au réchauffement climatique. "Autrefois, il n’y avait que de la neige ici, maintenant il pleut de temps en temps. Les températures atteignent parfois 10°C, à 3.500 mètres d’altitude! Mais c’est surtout la durée des températures positives qui nous frappe. Elles subsistent pendant 6 mois de l’année”, expliquait Erich. Daniella ajoute que les changements sont douloureux à observer. “Nous voyons maintenant même des papillons et des abeilles à cette altitude".
Les scientifiques continuent à surveiller de près l’évolution des glaciers, et elle n’est pas bonne. Sur le Jungfraujoch, dans les couches supérieures de l’air, ils constatent que l’émission de certaines particules polluantes diminue, mais pas celle des gaz à effet de serre. Lander Van Tricht et Harry Zekollari savent qu’ils auront peu de bonnes nouvelles à communiquer ces prochaines années. "Les glaciers sont les canaris des mines de charbon. Ils sont les ambassadeurs du réchauffement climatique. Ils démontrent ce qui est en train de se passer et à quel point l’impact du changement climatique sera grand. Notre tâche est celle d’activistes. Ce n’est pas à nous à dire aux gens ce qu’ils doivent faire. Nous leur procurons simplement les chiffres, de manière scientifique”.

