Cinq jours après les inondations dévastatrices qui se sont abattues notamment sur la ville de Derna - après la rupture de deux barrages causée par les pluies torrentielles dans le sillon du cyclone Daniel - les secours se mettent très difficilement en place en Libye. C’est ce que constate le journaliste Jens Franssen (VRT NWS), arrivé à Derna en passant par la ville de Benghazi. Il est l’un des premiers journalistes occidentaux sur place. "C’est toujours le chaos après des catastrophes naturelles, mais ici c’est réellement gigantesque", précisait Janssen. Partout, des corps de citoyens tués par les eaux: “Les voitures roulent avec des ventilateurs pour tenter de chasser l’odeur des cadavres".
A Derna en Libye, le journaliste Jens Franssen constate les ravages causés par le torrent de boue, et une odeur de cadavres
Le journaliste Jens Franssen et le caméraman Ludwig Schryvers (VRT NWS) sont arrivés à Derna jeudi soir, après avoir atterri à Benghazi et fait la route en voiture vers la ville ravagée, située au nord-est de la Libye. La rupture de deux barrages a provoqué une vague d’eau de 12 mètres de haut qui s’est abattue sur la ville, l’a traversée en emportant tout sur son passage, pour terminer sa course dans la Méditerranée.
Le bilan des victimes est très vague et varie selon les sources. Il devrait s’agir d’au moins 5.500 morts, mais d’après le Croissant Rouge il y aurait 11.000 morts et plus de 20.000 personnes disparues dans les décombres et la mer. Le bourgmestre de Derna craint qu’il y ait 20.000 morts rien que dans sa ville.
La situation politique en Libye est actuellement très instable. Deux gouvernements s’opposent : d’une part, à l’ouest, le gouvernement d’union nationale formé en mars 2016 avec le soutien de l’Onu et dirigé par Abdul Hamid Dbeidah. Et d’autre part, à l’est, un gouvernement dirigé par Osama Hamad, soutenu par Khalifa Haftar et son Armée nationale libyenne. Les deux gouvernements donnent des chiffres de victimes différents : celui situé à l’est parle de minimum 5.500 morts, celui à l’ouest annonce 7.000 morts.
Partout une odeur de morts
“Ce qui nous a immédiatement frappés quand nous sommes arrivés à Derna c’est le mélange d’air marin salé et la terrible odeur dégagée par les multiples cadavres. La puanteur est telle à certains endroits que des voitures roulent avec un ventilateur pour répandre un produit qui dissimule un peu cette odeur".
Franssen et son équipe ont passé la nuit à la belle étoile et n’ont vu l’ampleur de la destruction qu’au lever du soleil. "J’étais à 350 mètres de la belle Méditerranée, au bord de laquelle je voyais des palmiers dans le vent. Mais deux mètres plus loin, il y avait une falaise (photo) en raison d’un glissement de terrain".
"La mort n’est jamais très loin. Devant moi, il y a maintenant le cadavre d’un animal mort en putréfaction". Les cadavres humains sont légions. "Hier, les gens m’ont montré des photos sur leurs smartphones. Des corps gonflés d’eau qui sont rejetés sur la plage. On voit ces corps qui nagent entre les rochers".
Les habitants qui ont survécu au drame sont encore sous le choc, à la recherche de proches ou de connaissances enterrés sous la boue. "Ceux qui ne disent rien portent en eux un terrible récit. Hier soir, par exemple, nous étions assis à table avec un homme qui devait nous donner des informations, mais il restait silencieux. On lisait dans ses yeux cernés quelle souffrance et quelle tristesse il avait dû voir", racontait Jens Franssen.
Des secours chaotiques
L’eau provenant des barrages rompus s’est retirée dans la plupart des coins de la ville, mais en certains endroits les rues sont encore sous eau. "Pour être clair : une grande partie de Derna est encore debout. Hier soir, l’électricité a même pu être rétablie dans certains quartiers. L’armée est arrivée avec des bulldozers et des grues et travaille d’arrache-pied".
Mais le travail est gigantesque et difficile. "Il y a 3 à 4 problèmes en parallèle. D’abord tous les morts qui sont encore rejetés sur la plage par la mer et que l’on tente d’enterrer au plus vite. Puis les dizaines de milliers de citoyens qui ont perdu leur habitation et doivent dormir dans des camps de tentes, s’il y en a. Je ne les ai en tous cas pas encore aperçus".
"C’est toujours le chaos après une catastrophe naturelle, mais ici ce chaos est réellement gigantesque. La Libye est un pays très militarisé, il y a donc beaucoup de points de contrôle avec des militaires armés. Je me demande quelle en est encore l’utilité. Ils feraient mieux de travailler. Je me demande aussi qui coordonne tout cela. C’est pourtant vraiment nécessaire", remarquait le journaliste VRT NWS.
“Aujourd’hui, je vais aller voir si je trouve un camp de tentes, et quelle est la situation dans les hôpitaux et à la côte", concluait Jens Franssen depuis Derna.



