Le Centre belge de la bande dessinée, installé au cœur de Bruxelles dans un bâtiment Art nouveau conçu par l’architecte gantois Victor Horta, présente jusqu’au 27 août une petite exposition consacrée à six autrices - dessinatrices de presse - qui utilisent leur plume et couleurs pour tenter de changer la situation dans chacun de leur pays. Leurs œuvres sont à découvrir notamment par le biais d'extraits de films qui rendent compte de l'impact qu'elles exercent avec leur travail. Le visiteur peut ainsi accompagner ces femmes dans leurs réalités quotidiennes et voir de quelle manière elles rendent ces réalités accessibles au travers du dessin. L’exposition est présentée en lien avec une série télévisée de documentaires dédiée à ces six autrices. Elle montre les combats propres à chaque pays et la lutte des artistes pour plus de liberté, d'égalité et le respect des droits. "Draw for change" s’insère aussi dans le Festival de la bande dessinée de Knokke-Heist, qui débutait ce samedi 8 juillet au littoral. Le projet comprend en outre un livre, un film en réalité virtuelle et un paquet éducatif.
"Draw for change" au Musée bruxellois de la BD : 6 dessinatrices de presse luttent pour plus de liberté
L’une des six dessinatrices de presse rassemblées pour l’exposition "Draw for change" (‘Dessiner pour un changement’) est Victoria Lomasko (°1978), qui a quitté la Russie dix jours après que son pays ait envahi l’Ukraine, en février 2022. Elle est arrivée en Belgique avec l’aide de la maison de production belge Clin d’œil Films, qui était alors en train de tourner l’épisode russe de la série documentaire. Aujourd’hui elle habite à Leipzig, en Allemagne.
"Je vais bien et mal à la fois", expliquait-elle à VRT NWS. "Bien parce que mon œuvre suscite un grand intérêt professionnel. J’en rêvais quand j’étais encore en Russie, isolée pendant dix ans. Mais je vais mal aussi parce que je dois tellement me battre pour un permis de séjour. En tant qu’artiste, je me perds dans la bureaucratie…", admettait l’artiste graphique russe de 44 ans.
Victoria Lomasko n’a pu publier qu’un roman graphique dans son pays : "Forbidden art" en 2011. Elle savait d’avance que son deuxième roman graphique "Other Russias" ne survivrait pas à la censure. Via des contacts, elle parvint néanmoins à trouver un éditeur américain. Le livre a rencontré un grand succès grâce à une tournée de promotion à travers les Etats-Unis et des traductions en français, allemand, finlandais, espagnol, catalan et italien.
En 2023 paraissait son troisième livre "The last Soviet artist" (‘La dernière artiste soviétique’), pour la préparation duquel elle avait voyagé pendant huit ans dans les anciennes républiques soviétiques. Lomasko publie actuellement dans des quotidiens occidentaux, tels que The New Yorker, The Guardian ou Libération. Au Festival de la bande dessinée d’Angoulême (France), elle recevait le Prix du courage artistique.
"Je partage mon œuvre sur les réseaux sociaux, mais Facebook et Instagram sont interdits en Russie. On ne peut y accéder que via une connexion VPN. Si quelqu’un partage tout de même mes dessins, cela peut être considéré comme un crime. Je ne sais donc pas qui peut voir ou lire mon œuvre en Russie. Mais je pense que ce n’est que temporaire. Je me vois rentrer en Russie, avec mon éditeur, et j’imagine que mes livres sont accessibles et que nous faisons une tournée dans toutes les villes russes", rêve Victoria Lomasko.
C’est optimiste. “Avant la guerre, tout le monde trouvait que j’étais pessimiste. J’avais fait dix ans de recherches dans la société russe et découvert que des choses terribles s’y passaient. En 2021, je pressentais la guerre. Je la sentais approcher". Entretemps, l’artiste graphique a un peu plus d’espoir. "Maintenant que des choses horribles se sont passées, j’ai le sentiment que la situation va progressivement changer pour un mieux. Peut-être que quelque chose d’inhabituel se passera et que le changement arrivera rapidement".
Dire que l’Union soviétique était noire et tout ce qui a suivi blanc est bien trop simpliste, estime Victoria Lomasko. Un thème récurrent dans ses dessins et ses textes est l’écart entre les citoyens qui ont connu l’époque communiste et les jeunes. "Je me situe entre les deux et je voudrais pouvoir être un pont entre ces deux groupes. Avec mes livres, j’aimerais pouvoir rapprocher ces générations. Notre pays n’était pas un happy place (endroit heureux), il s’y sont passé des choses terribles et pratiquement tout le monde porte un traumatisme. Respectons ces expériences et tentons d’être plus gentils les uns pour les autres".
Je suis une artiste russe. Je suis la dernière artiste soviétique. Je suis une artiste internationale
Victoria Lomasko
En l’espace de dix ans, le nœud s’est progressivement resserré pour la dessinatrice de presse Victoria Lomasko en Russie. "En 2012 j’avais du succès, mon visage apparaissait à la Une de journaux, les gens me reconnaissaient. J’avais mon public et je voulais continuer à travailler en Russie". Mais progressivement, les portes des journaux, des éditeurs et des galeries se sont toutes fermées. Ses dessins étaient refusés partout. "Il était devenu dangereux d’inviter Lomasko”.
Une de ses œuvres fut notamment refusée à une grande exposition sur le féminisme dans un musée d’Etat. "La curatrice avait peur. Lorsque j’en ai parlé sur les réseaux sociaux, elle a dit publiquement que mon œuvre était d’un faible niveau professionnel", racontait Victoria Lomasko avec douleur et émotion.
Dans l’attente d’un retour en Russie, l’artiste travaille donc en Europe. Elle aime y mettre les points sur les i : "Il existe tellement de stéréotypes concernant les caricaturistes politiques et dissidents. Si quelqu’un fuit son pays, doit-il passer le reste de sa vie à faire des dessins contre le régime qu’il a fui ? Je ne suis pas d’accord ".
“Si je réalisais maintenant une caricature de Poutine, c’est comme si je me conformais. Je recevrais alors des bourses, parce que tout le monde en occident s’attend à ce type d’art politique venant de moi et d’autres artistes russes. Mais je ne suis pas conformiste. Actuellement, je réside dans votre société et il y a beaucoup d’autres sujets que je voudrais explorer. Même si c’est dangereux pour moi en tant que migrante russe sans droits".
Six documentaires sur six caricaturistes féminines
La vie et l’oeuvre de Victoira Lomasko sont présentées dans la série télévisée de documentaires "Draw for change !", à côté d’épisodes consacrés à la Syrienne Amany Al-Ali, la Mexicaine Mar Maremoto, l’Américaine Ann Telnaes, l’Egyptienne Doaa El-Adl et l’Indienne Rachita Taneja. Vincent Coen a réalisé la série télévisée, en collaboration avec Guillaume Vandenberghe, pour Clin d’œil Films. Chaque épisode a été dirigé par une réalisatrice locale. "Nous nous sommes demandé ce que les dessinatrices pourraient avoir que n’ont pas leurs collègues masculins. Une couche supplémentaire, un engagement supplémentaire et une tension supplémentaire", estime Vincent Coen.
Y a-t-il un fil rouge dans ces six récits ? "Le fil rouge est ce à quoi les dessinatrices sont confrontées. Il est frappant de constater que les lignes rouges ne sont pas fixes. Les gens qui les installent le font sciemment, afin que vous ne sachiez pas ce que vous pouvez écrire et dire et quand. C’est pourquoi les caricatures sont tellement intéressantes. Elles permettent de dépasser légèrement ces lignes rouges, de façon visuelle, verbale et non-verbale, avec humour aussi, et de prendre un risque qu’un journaliste courant - car nous considérons les dessinateurs de presse aussi comme des journalistes - n’oserait pas prendre".
Les six épisodes de "Draw for change!" seront diffusés à l’automne notamment sur la chaîne télévisée Canvas (VRT). L’exposition est à voir au Musée de la BD de Bruxelles jusqu’au 27 août. Le mural "The changing of seasons" (‘Le changement des saisons’) de Victoria Lomasko peut aussi être admiré au Festival de la bande dessinée de Knokke-Heist , du 8 juillet au 27 août 2023.
