Une panthère qui enlève Manneken-Pis ? Cette scène improbable provient d'un film tourné il y a très longtemps à Bruxelles. Mais quel est le rapport avec la commune de Molenbeek ? Beaucoup plus qu’on ne pourrait le penser. Car c’est en effet dans les environs du château du Karreveld, à Molenbeek, qu’a pris naissance le cinéma belge, comme on peut le lire dans la série de reportages "Big City" de l’hebdomadaire bruxellois BRUZZ.
L’hebdomadaire bruxellois BRUZZ, destiné aux bruxellois néerlandophones (ou lisant le néerlandais) publie chaque semaine une réponse à une question intéressante d’un lecteur sur la capitale dans sa rubrique "Big City".
Le parc du Karreveld avec son étang situé à Molenbeek-Saint-Jean est aujourd'hui une zone de loisirs où l’on peut flâner. Au coeur du parc, se trouve une ancienne ferme-château devenue le lieu des cérémonies officielles de mariages des Molenbeekois mais également un espace accueillant des expositions, concerts, spectacles ou marché et bien d'autres choses encore. Rien ne rappelle aujourd'hui que ce lieu avait déjà une importance culturelle dans le passé. C'est en effet ici qu'ont été tournés les premiers films belges avant la Première Guerre mondiale et ce grâce à l’entreprise française de production cinématographique Pathé Frères.
En 1908, le premier cinéma, le "Kinox", ouvrit ses portes à Molenbeek. Parallèlement, la société française Pathé Frères y installa sa filiale belge, la "Belge Cinéma", une société anonyme dont la mission première était de distribuer les films du producteur français en Belgique et aux Pays-Bas.
Mais l’histoire ne s'arrête pas là, car au début du 20e siècle, Pathé voulait ouvrir des maisons de production dans autant de pays que possible, à partir desquelles des films locaux seraient également réalisés. En Belgique, c'est le réalisateur français Alfred Machin qui s'en chargea et qui, à partir de 1912, joua en quelque sorte un rôle de pionnier du cinéma belge à Molenbeek.
Les studios du château du Karreveld et son mini-jardin zoologique
Alfred Machin est né à Blendecques, dans le Pas-de-Calais. Engagé par la firme Pathé, il tournera des films en Afrique dès 1907, avant d’être envoyé aux Pays-Bas puis en Belgique pour y développer l’industrie du cinéma. Il est l'un des rares cinéastes français dont les films ont manifesté des tendances progressistes avant la Première Guerre mondiale.
A Molenbeek, Alfred Machin achète un grand hangar qu'il transforme en studio de cinéma, il est situé à proximité immédiate du château du Karreveld, qui comprenait également une ferme, et non loin de-là il y avait un vélodrome. Alfred Machin utilisa certains bâtiments appartenant au vélodrome comme locaux pour les acteurs et comme atelier. Il devint lui-même directeur artistique de l'établissement et commença immédiatement à tourner des films avec une petite équipe.
Le vélodrome du Karreveld a ouvert en 1908 et était situé entre la chaussée de Gand et le château du Karreveld. En 1910 le championnat du monde de cyclisme s'y déroula. Le vélodrome cessa ses activités en 1916.
La plupart des quelque 20 films réalisés dans les studios du Karreveld mettaient en scène des animaux sauvages qu'il avait lui-même ramenés de ses voyages en Afrique. "Mimir" la panthère tenait par exemple le rôle principal dans le film "Saïda a enlevé Manneken-Pis", tourné en 1913 (photo ci-dessous).
D'autres animaux sauvages, comme des singes, des ours ou des chameaux, apparaissaient également dans ses films tournés à Molenbeek. Pour ce faire, un mini-jardin zoologique fut construit à proximité du château de Karreveld.
Dialecte bruxellois et Première Guerre mondiale
Pendant toutes les années durant lesquelles il travaillait à Bruxelles, Alfred Machin habitait à la Chaussée de Gand à Molenbeek, où il jouissait apparemment d'une bonne réputation. Il était d'ailleurs très apprécié des habitants de ce quartier, car il faisait réaliser des copies de films sous-titrées en dialecte bruxellois spécialement pour la capitale belge. Et il n'était pas rare que des Bruxellois fassent de la figuration dans ses films.
Avant l’ouverture des premiers cinémas en Belgique, au début du 20è siècle, la réalisation de films était l'affaire de cinéastes amateurs. Mais Alfred Machin a fait évoluer le paysage cinématographique grâce à ses films produits par des professionnels, ses comédies et ses drames sociaux. Parmi les films conservés citons "La Fille de Delft".
Ainsi, peu avant le début de la Première Guerre mondiale, il réalise son film le plus important "Maudite soit la guerre". Un mélodrame de 50 minutes, pacifiste et colorié à la main, racontant l’opposition entre deux aviateurs, doublée d’une histoire d’amour impossible, pendant une guerre opposant deux pays imaginaires… Une œuvre prémonitoire car quelques semaines seulement après sa sortie, éclate la "Grande Guerre".
Mobilisé, Alfred Machin retourne en France et ne reviendra plus à Bruxelles.
Les studios seront exploités jusqu'en 1920
Après la guerre, les studios du château du Karreveld ont continué d’être exploités par André Jacquemin, le bras droit d’Alfred Machin avant 1914. Il repris les studios et avec son assistant Paul Flon y réalisa encore quelques films jusqu’en 1920. On ne sait guère ce qu'il advint ensuite des studios. Environ deux ans plus tard, l'épicentre du cinéma belge déménagea à Machelen, près de Vilvorde, dans le Brabant flamand, où se trouvent encore aujourd'hui plusieurs sociétés de production et de médias flamands.
Le parc du Karreveld est aujourd'hui un havre de verdure en pleine ville, la ferme-château" est devenue un espace culturel au centre du parc entouré d'arbres et d'un étang. Cet espace culturel attire un large public, de tout Bruxelles et même la région environnante. On peut s’y promener, visiter une exposition, flâner le long des chemins en découvrant ces éco-systèmes.
Le château et le parc du Karreveld valent vraiment la peine d'être visités. Cependant, il n'est pas possible de déterminer avec précision où se trouvaient, à l'époque les fameux studios, le vélodrome et les bâtiments qui en faisaient partie...
