Dans le cadre de l’année "Art nouveau Brussels 2023", le Musée BELvue à Bruxelles propose jusqu’au 7 janvier 2024 une exposition gratuite d’une quarantaine d’objets d’une qualité artistique exceptionnelle mais aussi d’objets usuels conçus dans ce style caractéristique. Des chaises de Victor Horta, un ensemble de 350 couverts réalisés pour Horta par l’orfèvre bruxellois Philippe Wolfers, des bijoux envoutants d’inspiration végétale de la main de Wolfers, mais aussi des carreaux décoratifs aux motifs floraux et couleurs vives permettant aux particuliers moins aisés d’intégrer des éléments Art nouveau dans leur intérieur : autant d’objets qui ont une histoire. Ces récits sont relatés dans l’exposition par le romancier et historien Marc Meganck. Les objets d’exception - habituellement exposés dans diverses collections publiques belges et réunis le temps de l’exposition au Musée BELvue - font partie de la riche collection de la Fondation Roi Baudouin.
C’est grâce à la générosité de mécènes que la Fondation Roi Baudouin a pu acquérir, au cours des vingt dernières années, différentes pièces majeures de la période Art nouveau, notamment des œuvres de Victor Horta, Philippe Wolfers, Henry van de Velde, George Morren et Gustave Serrurier-Bovy (photo). Il s’agit d’exemplaires uniques, de bijoux d'artistes, de mobilier, sculptures, céramiques, dessins et reliures, notamment. Des pièces d’une grande diversité, dont plusieurs sont parvenues à la Fondation grâce aux héritiers ou disciples de ces artistes.
La Fondation Roi Baudouin a placé ces acquisitions dans les musées ou collections publiques qu’elle juge les plus appropriées. Une quarantaine d’objets d’exception et d’œuvres emblématiques de ce style typiquement belge de la fin du 19e et du début du 20e siècles ont donc été sortis de leur environnement habituel pour être rassemblés au Musée BELvue le temps d’une exposition qui s’inscrit dans le cadre de l’année Art Nouveau Brussels 2023.
"La Fondation Roi Baudouin applique des critères stricts pour choisir les œuvres qu’elle achète", expliquait à VRT NWS le commissaire de l’exposition et expert en Art nouveau, le professeur Werner Adriaenssens. "La beauté est subjective. Ce ne doivent pas seulement être des beaux objets, mais ils doivent aussi avoir une importance historique". C’est pourquoi on peut lire à côté de chaque œuvre présentée dans l’exposition son récit propre. Comme si ces objets exceptionnels s’étaient mis à raconter.
"La bague de mémé"
Prenez par exemple cette bague ovale composée d’or jaune et rouge, de platine, de perles et de diamants. Elle date de 1899 et il s’agit de la seule bague que l’on puisse attribuer avec certitude à l’architecte et décorateur anversois Henri van de Velde, qui a réalisé très peu de bijoux. Werner Adriaenssens l’a trouvée par hasard dans la famille Wolfers, des descendants de l’orfèvre et sculpteur bruxellois Philippe Wolfers (1858-1929). "C’est la bague de mémé", s’écrièrent-ils.
Dans l’Art nouveau, il est constamment question d’influences croisées entre artistes et formes d’art. "On voulait se détacher de la division entre les arts visuels et les arts appliqués", explique le professeur Adriaenssens. "La beauté devait être en toute chose, même dans les objets usuels". Comme la "lampe aux nymphes" (photo), une gracieuse statuette qui est en même temps une des premières lampes électriques. Cette pièce possède une réputation internationale comme chef-d’œuvre absolu de l’Art nouveau belge. Il s’agit d’un des rares témoins de la contribution belge à l’Exposition universelle de Paris de 1900 qui nous soit parvenu.
C’est François Hoosemans (1857-1941), bijoutier bruxellois réputé, qui représenta la Belgique dans la section ‘Arts décoratifs’. Il décida de collaborer avec le sculpteur et médailleur bruxellois Egide Rombaux (1865-1942) pour cette occasion très spéciale. Ils réalisèrent pour l’Exposition une série de chandeliers et de lampes électriques en ivoire et argent. La sculpture en ivoire est l’œuvre de Rombaux, la monture en argent est de François Hoosemans.
Architectes, décorateurs, orfèvres et joailliers, dessinateurs, peintres, relieurs et graveurs ont participé au mouvement éphémère que fut l’Art nouveau à la transition entre le 19e et le 20e siècles. Membres de la haute société, ils se rencontraient dans les salons ou de grandes expositions nationales et internationales. Ou ils étaient tout simplement voisins, collègues, membres d’un même cercle, professeurs dans une même université. Ils ont créé et innové, et noué des liens d’amitié.
L’architecte gantois Victor Horta a ainsi commandé à l’orfèvre Philippe Wolfers un service de 350 couverts en argent, du type "207 moderne", avec des motifs Art nouveau et ses initiales "VH". Autrefois dispersés, les couverts sont à nouveau au complet, avec notamment des fourchettes à homard et à huitres, des couverts à salade, une pelle à asperge, et d’autres ustensiles de tables inhabituels.
Barbarie et civilisation au Congo
Certains objets d’exception dans l’exposition sont liés au Congo. Comme ce porte-documents baptisé "Civilisation et Barbarie" (photo), de la main de Philippe Wolfers. Il a été offert par des industriels belges à Edmond van Eetvelde, commissaire général de l’Etat Indépendant du Congo. Il lui a été remis après l’Exposition universelle de 1897 à Bruxelles, pour laquelle une section coloniale avait été créée. Le porte-documents en ivoire congolais est soutenu par deux figurines, l’une blanche, l’autre noire, censées évoquer les deux peuples qui se partageraient à l’avenir la partie belge des ‘côtes de Corail africaines’.
L’artiste a représenté les deux peuples de manière allégorique. Le cygne symbolise la civilisation, le dragon la barbarie. Tous deux luttent pour la protection du lys, symbole de pureté et de lumière. L’orfèvre Wolfers ne faisait qu’illustrer la perception de l’époque quant à la colonie et à l’influence civilisatrice de la Belgique. Cette œuvre est donc liée à la propagande coloniale. Elle s’inscrit dans une époque où le mode de vie et la société des Occidentaux étaient considérés comme supérieurs. "Van Eetvelde voulait utiliser l’Art nouveau comme propagande pour les produits congolais, à l’attention des hommes d’affaires. Les sculpteurs recevaient par exemple gratuitement de l’ivoire pour le travailler", précisait le professeur Werner Adriaenssens.
Démocratisation de l’Art nouveau
Les prestigieux colliers et pendentifs "Méduse" et "Libellule" (1902, photo) ou le peigne-bijou "Oiseaux et Iris" de Philippe Wolfers, les chaises élégantes de Victor Horta ou encore les belles couvertures de livres réalisées par Henri van de Velde font partie de la première vague de l’Art nouveau, destinée à l’élite, aux nouveaux riches de l’époque. Par la suite, le langage visuel de l’Art nouveau fut diffusé parmi un plus large public.
On peut comparer cela à la mode, indique Werner Adriaenssens : "Au départ en exclusivité pour le défilé sur le podium, on en voit par la suite des éléments dans les rues. Il en va de même avec l’Art nouveau. Comme ces carreaux de céramique aux mille couleurs vives (photo), qui pouvaient être facilement intégrés dans une façade ou un intérieur. L’Art nouveau pouvait ainsi entrer chez tout le monde". Ces carrelages provenaient de la manufacure Gilliot & Cie, mais aussi de Boch Frères, Helman, La Majolique, des Manufactures de Céramiques de Hasselt, La Dyle de Wijgmaal, ou une fabrique à Hemiksem en province anversoise, qui exportait dans le monde entier.
L’exposition “Art nouveau. Histoire d’objets d’exception" est à voir au Musée BELvue , Place des Palais 7 à Bruxelles, jusqu’au 7 janvier 2024.




