Le 8 mai marque la capitulation de l'Allemagne nazie en 1945 et la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cette date reste synonyme de la victoire de la démocratie sur le fascisme et demeure un jour férié officiel dans plusieurs pays, dont la France mais pas chez nous. En Flandre, certains estiment que la "résistance a perdu la bataille de la mémoire", tant ces combattants du nazisme sont mal connus voire mal considérés.
Commémoration de la fin de la Seconde Guerre Mondiale : Pourquoi la résistance a-t-elle perdu la bataille de la mémoire ?
En Belgique, le 8 mai n'est plus un jour férié depuis plus de 40 ans mais il pourrait le redevenir suite à l'appel de plusieurs organisations de la société civile qui veulent "rendre hommage aux résistants qui se sont battus pour notre liberté". La question se pose de savoir pourquoi on accorde si peu d'attention aux résistants en Flandre. L'historien Dany Neudt a expliqué à la VRT pourquoi, selon lui, la résistance a perdu la bataille de la mémoire.
Chaque jour, l'historien Dany Neudt met en lumière, via Twitter, un résistant, oublié. Il dénonce ainsi le manque d'attention porté aux 15 000 résistants tués pendant la Seconde Guerre mondiale.
"Ces personnes sont mortes dans des conditions horribles : torture, pendaison, décapitation et exécution. Cela a entraîné des souffrances incroyables pour leurs familles qui, parfois, ne savaient même pas ce qui leur était arrivé. Il est injuste pour eux et pour les familles endeuillées que nous accordions si peu d'attention à cela".
Pour Ellen De Soete, les récits de la résistance la touchent de très près : sa mère était une héroïne de la résistance. Elle s'associe à l'appel de Dany Neudt. "Nous devrions nous souvenir de ces événements aujourd'hui à travers des histoires souvent inconnues et inimaginables", dit-elle.
Ce n'est que sur son lit de mort que sa mère Bertha a appris à Ellen De Soete les détails du passé de résistance de sa famille. Bertha avait été dénoncée et torturée après avoir servi de messagère pour la résistance. Son oncle, lui, a été exécuté.
"Nulle part en Europe, l'oubli de la résistance n'est aussi important qu'en Flandre", affirme Dany Neudt. "Après la fin de la guerre, un mythe politique s'est développé selon lequel la résistance était francophone et la collaboration flamande. En outre, en Flandre, la résistance a rapidement été présentée sous un jour négatif, tandis que les collaborateurs étaient perçus comme des personnes naïves qui avaient à cœur les intérêts de la Flandre, mais qui sont tombées malencontreusement dans les filets du national-socialisme.
Un accent mis sur les excès de la répression de la collaboration au détriment de la résistance
Cette rhétorique a été renforcée par la place accordée, dans les mémoires, à la répression d'après-guerre de la collaboration. L'accent mis sur les excès de cette répression et les punitions infligées aux collaborateurs a prévalu au détriment des souffrances subies par la résistance pendant la guerre.
"Or si 251 collaborateurs ont été condamnés à mort, 45 000 résistants ont été arrêtés et torturés pendant la Seconde Guerre Mondiale et 15 000 d'entre eux ne sont jamais revenus", affirme Dany Neudt. "Pour chaque collaborateur exécuté, 50 juifs et résistants sont morts. La souffrance des Juifs a été, à juste titre, bien étudiée depuis les années 1990, mais curieusement, on en sait beaucoup moins sur la souffrance de la résistance".
Le silence
Selon Dany Neudt, l'effet traumatisant de la guerre ne doit pas non plus être sous-estimé. "Dans de nombreuses familles, on ne parle plus de ce passé. Les gens essayaient d'évacuer cette souffrance seuls, en silence. Souvent, cela n'a pas fonctionné, comme en témoignent les nombreux suicides parmi les résistants après la guerre".
Ellen De Soete a elle-même constaté que sa mère avait du mal à surmonter ses expériences pendant la guerre. "Ma mère a été gravement traumatisée. Elle n'a jamais pu nous montrer de l'amour, à nous, ses enfants. Elle ne pouvait pas nous serrer dans ses bras. Lorsque je lui ai demandé, à la fin de sa vie, pourquoi elle avait tant de mal à le faire, elle m'a répondu : dès que vous aimez quelque chose, ils vous l'enlèvent".
Les traumatismes personnels, mais aussi le choc collectif de la guerre ont empêché l'émergence d'une forte culture du souvenir autour de la résistance. "La plupart des gens voulaient laisser derrière eux les oppositions de la guerre et œuvrer à nouveau à la construction de la société. D'autres considéraient leurs actes de résistance comme un simple devoir et ne cherchaient pas à être reconnus ou à se souvenir."
Pourquoi la résistance a-t-elle perdu la bataille de la mémoire ?
Koen Aerts, historien à l'université de Gand, est spécialisé dans la recherche sur la collaboration et la résistance en Belgique. Il est notamment à l'origine de la série Canvas "Kinderen van het verzet" (Les enfants de la résistance). Il résume la question : "Si la résistance est sortie victorieuse de la guerre, elle est, pour l'instant, la grande perdante de la mémoire".
La 2e rencontre de la Coalition 8 mai au Fort de Breendonk a eu lieu dimanche après-midi. Malgré le temps pluvieux, la participation a été beaucoup plus importante qu'en 2022. La Coalition 8 mai est composée entre autres des proches de résistants de la Seconde Guerre mondiale, des syndicats, des organisations de la société civile et des représentants du monde culturel et académique. Ensemble, ils appellent à faire du 8 mai un jour férié officiel. Ils souhaitent également renforcer l'éducation à la mémoire, notamment pour empêcher le fascisme d'accéder au pouvoir. La coalition met en garde contre la montée de l'extrême droite en Europe ces dernières années.
De nouvelles initiatives
Il y a pourtant de l'espoir, car outre les initiatives de la Coalition du 8 mai et les messages quotidiens de Dany Neudts sur Twitter, la mémoire de la résistance rattrape son retard depuis un certain temps. Les travaux universitaires se multiplient et le grand public peut lui aussi s'attendre à de nouvelles histoires sur la résistance. En effet, deux longs métrages sur la résistance belge sont en cours de réalisation.
Depuis plusieurs années, Koen Aerts travaille avec le réalisateur Hans Vercauter à un film sur le 20e convoi, un train parti de Malines vers Auschwitz qui a été arrêté par trois jeunes résistants près de Boortmeerbeek (Brabant flamand), permettant à des dizaines de personnes de s'échapper et d'échapper ainsi à la déportation et à la mort. "C'est un acte de résistance unique, nulle part ailleurs dans l'Europe occupée il n'est arrivé qu'un transport de Juifs soit arrêté avec succès et qu'un certain nombre de personnes puissent s’échapper".
Sous la bannière "Vrij op 8 mei" (libre le 8 mai), plusieurs organisations artistiques flamandes ont pris l'initiative de rendre à nouveau hommage ce jour-là aux héros et héroïnes de la résistance ainsi qu'aux citoyens qui se sont battus contre les nazis.
Lecture de 8.500 noms de résistants assassinés
Depuis samedi soir et jusqu’à ce lundi soir, 20 heures, les noms de 8.500 résistants assassinés ont été égrenés au Fort de Breendonk (Anvers). A raison de vingt secondes par victime, cette lecture prendra donc deux jours pleins. La liste des noms a été fournie par le Cegesoma, le Centre belge d’expertise pour l’histoire des conflits du XXe siècle, et le Service des victimes de guerre des Archives de l’Etat.


