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Karel Wouters, "Sans titre"

"Stille Levens": une collection de coquillages ouvre souvent la voie à d’autres natures mortes

Les Galeries vénitiennes d’Ostende proposent jusqu’au 21 mai une exposition intitulée "Stille Levens". Elle rassemble des natures mortes de la main d’une quarantaine d’artistes, dont la plupart travaillent ou ont travaillé à Ostende. Des peintres de réputation internationale, tels que Léon Spilliaert, Constant Permeke ou Jean Brusselmans, mais aussi des artistes plus contemporains comme Yves Velter, Sofie Muller ou Ritsart Gobyn. C’est l’artiste gantois Koen Broucke (°1965) qui a sélectionné les œuvres exposées. Il veut dévoiler un côté plus intime de ces artistes, qui se cache derrière leurs natures mortes. Les coquillages jouent un rôle central dans l’exposition. Broucke estime que beaucoup d’artistes ont commencé par collectionner des coquillages avant de s’intéresser à d’autres objets qu’ils ont ensuite dépeints.

Anne François
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Des fleurs, des fruits, des moules et des poissons, des coquillages ou un oiseau de plage qui se repose. Parfois un paquet de produit lessive, un livre ou un stylo à bille, une cuiller, des lettres d’amour. Autant de natures mortes, qui ne sont pas anodines cependant, parce qu’elles en disent souvent long sur l’artiste qui les a peintes. C’est notamment ce qu’a voulu démontrer le Gantois Koen Broucke, qui a sélectionné les œuvres de plus de 40 artistes qui sont exposées dans les Galeries vénitiennes . Derrière ces natures mortes se cachent un portrait intime, souvent vulnérable, et une vision du monde.

C’est une œuvre du peintre, dessinateur et illustrateur ostendais Léon Spilliaert (1881-1946) qui a donné à Koen Broucke le fil rouge de l’exposition "Stille Levens". Il s’agit d’une nature morte avec des coquillages, une bouteille et une boîte. Spilliaert avait sans doute ramassé des coquillages sur la plage ou la digue pendant ses longues promenades nocturnes autour d’Ostende, lorsqu’il souffrait d’insomnies. La bouteille contient du Laudanum, un analgésique courant à l’époque, et la boîte est en fait un pilulier. Ces objets nous apprennent davantage sur l’artiste, qui était souvent malade. Il souffrait d’ulcères à l’estomac et était parfois longtemps alité. Il est possible que cette nature morte en ait révélé davantage sur lui qu’il ne l’aurait voulu, estime Koen Broucke.

Léon Spilliaert, "Carafe sur la table de nuit"

L’exposition ostendaise aborde aussi les thèmes de l’attention et la concentration. Combien de temps Léon Spilliaert a-t-il observé son service à café ou une carafe à moitié pleine avant de les dessiner, ou en les dessinant ? Pour les artistes sélectionnés par Koen Broucke, l’observation des objets qui leur sont familiers ou qu’ils ont collectionnés est au centre de tout. L’accent est mis sur les objets liés à la mer ou trouvés sur la plage. La plupart des artistes ont en effet travaillé ou travaillent encore à Ostende.

Constant Permeke, "Coupe de fruits" (collection Mu.ZEE)

Boutiques de coquillages

A la Belle époque (de la fin du 19e siècle à la Première Guerre mondiale), Ostende comptait encore sept magasins de coquillages. Des boutiques où étaient vendus des souvenirs mais aussi une série d’objets d’art, d’artisanat et d’assemblages à base de coquillages. Le dernier magasin de coquillages de la famille Vanhoeck-Piere, installé sur le Groentemark, a fermé en 2015. L’exposition présente des plaques publicitaires et belles cartes de ces boutiques disparues : Magasin de toutes sortes de coquillages, Magasin de quincailleries, Maison de Chinoiseries, Bazar de coquillages, par exemple.

Carte postale de la collection de Koen Broucke

Un agrandissement géant d’une photo de Steven Decroos (photo) montre l’étalage d’une boutique de coquillages en grandeur réelle. On a l’impression de pouvoir y entrer.

Et puis il y avait les boutiques de souvenirs de la famille Ensor, dont l’intérieur et la vitrine de la Vlaanderenstraat peuvent encore être visités. Dans une interview accordée mi-février à la chaîne de radio Klara (VRT), Koen Broucke soulignait le lien entre les collections et la nature morte. Selon lui, de nombreux artistes ont commencé enfant à collectionner des coquillages, ce qui leur a donné le goût de rassembler d’autres objets. Les artistes ont souvent inclus des coquillages et autres découvertes de la mer dans leurs collections, qui sont devenues le sujet de leurs œuvres. Ont-ils alors peint des natures mortes en fonction des objets qu’ils possédaient ou ont-ils collectionné certaines choses en fonction de leur travail ?

Steven Decroos, "Magasin de coquillages de la famille Vanhoeck-Piere"

Koen Broucke - artiste très polyvalent dans sa production - explore donc diverses formes de natures mortes tout au long de l’exposition : les collections de coquillages et les bouteilles, les arrangements floraux et les fruits, les crânes et vanités, les poissons et autres animaux, les matières et compositions, de la miniature à l’agrandissement, du reconnaissable à l’abstrait.

Léon Spilliaert (1881-1946) peint ainsi les quelques objets qui se trouvent à ses côtés, dans la pénombre : une tasse (photo) ou une carafe sur la table de nuit, par exemple. Pour l’Ostendais James Ensor (1860-1949), une nature morte est une sorte de mascarade, avec des coquillages, des masques, des crânes et squelettes, des instruments de musique aussi. Jean Vanriet (°1948) dépeint pour sa part les objets chargés de sens de son environnement, avec une précision presque scientifique. Quant à l’Anversois George van Raemdonck (1888-1966), il a inclu des natures mortes dans ses albums de bandes dessinées.

Léon Spilliaert, "Table de nuit" (collection KBR)

Arrangements floraux et vanités

Les arrangements floraux occupent une place importante dans la peinture de natures mortes, en raison de leur beauté et leur fugacité, mais aussi de la symbolique liée aux différentes fleurs (surtout au Moyen Age et au 17e siècle). La lumière et l’ambiance dans laquelle le bouquet est présenté sont ensuite devenues plus importantes que les fleurs individuelles.

Dans l’œuvre "Monument to nature" (photo) de Chris Meulemans (°1967), les fleurs sont réalisées à partir de morceaux de tissus et de collages qui sont ensuite peints. Dans le "Petit bouquet" de Karel Dierickx (1940-2014), les fleurs se sont transformées en touches de peinture. Elles sont comme des souvenirs de natures mortes.

Chris Meulemans, "Monument to nature"

Le thème de la "vanité" nous rappelle que nous sommes mortels, par le biais de crânes (peints notamment par Léon Spilliaert) et de squelettes, mais aussi de sabliers, de bougies, de livres ou bijoux. Hans Defer (°1968) dépeint une voiture endommagée par un accident.

Yves Velter (°1967) des membres abstraits et atrophiés, avec "Fremdkörper" ('Corps étrangers' en français).

Yves Velter, "Fremdkörper"

Une salle de l’exposition est consacrée à "la matière et la composition" des œuvres, la nature morte ayant beaucoup évolué avec les expérimentations artistiques du 20e siècle, notamment. Dans les œuvres les plus abstraites, la structure, la matière ou la composition de la nature morte semblent encore visibles. L’œuvre "Sans titre" du Gantois Ritsart Gobyn (°1985) confronte le spectateur à des illusions d’optique (photo).

Ritsart Gobyn, "Sans titre"

Bram Van Breda (°1992) garde des éléments formels de la nature morte, mais remplace la peinture par des fragments de textiles ("After the Parade II"). Le Courtraisien Bart Vandevijvere (°1961) se laisse inspirer par la musique. Une œuvre exposée à Ostende semble être du Jazz solidifié. On y distingue des instruments de musique. 

Cette salle contient aussi une trouvaille que le comédien et cabaretier Wouter Deprez a faite sur une plage : des lettres d’amour turques, altérées par un séjour dans l’eau de mer. Deprez et Koen Broucke (photo) proposent d’ailleurs un podcast consacré à ces lettres, en marge de l’exposition.

Koen Broucke (à g.) et Wouter Deprez

Poissons et autres animaux

Parmi les natures mortes traditionnelles, on trouve les pièces de chasse, les tables couvertes de volailles, les scènes de marchés de poissons. Plus récemment aussi les oiseaux morts sur la plage, comme cette "Mouette échouée" de la main de Koen Broucke (°1965), curateur de l’exposition. Chez Ronald De Preter (°1954) on distingue des poulets et un lièvre écorchés devant un abattoir.

Koen Broucke, "Mouette échouée"

Le photographe Jacques Vilet (°1940) est représenté dans cette salle par un cliché de "Deux sardines, un merlan" (photo).

Jacques Vilet, "Deux sardines, un merlan"

L’exposition "Stille Levens" est encore à voir jusqu’au 21 mai aux Galeries vénitiennes d’Ostende (un complexe réalisé en 1900 à la demande du roi Léopold II), situées au coin de la digue et de la rue de Paris. 

Elle est ouverte de mardi à dimanche inclus, entre 14h et 17h, y compris les jours fériés. Info et tickets via www.oostende.be/stillelevens

Jean Brusselmans, "Nature Morte au Griffon" (collection Mu.ZEE)
Détail de l'affiche de l'exposition

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