Une exposition temporaire sur l'histoire, encore méconnue du grand public, de la persécution des gays et lesbiennes durant la Seconde Guerre mondiale a ouvert ses portes le 16 février à la Kazerne Dossin, à Malines. Selon son directeur Tomas Baum, "une telle exposition est encore d'actualité aujourd’hui, surtout lorsqu’on voit ce qui se passe en Russie, où la communauté LGBTQIA+ est désormais activement et durement persécutée."
Exposition à la Kazerne Dossin sur l'histoire de la persécution des gays et lesbiennes dans l'Europe nazie
Du 16 février au 10 décembre 2023, pour la première fois en Belgique, un musée retrace de manière chronologique et thématique l’histoire de la persécution des homosexuels et lesbiennes sous le Troisième Reich en s’appuyant sur une riche sélection de documents pour la plupart jamais présentés chez nous. Cette exposition conçue par le Mémorial de la Shoah de Paris et complétée par Kazerne Dossin, a été réalisée sous la direction scientifique de l’historienne Florence Tamagne.
Ce n'est qu'au cours des dernières décennies que d'importantes études historiques ont été publiées, permettant de mieux comprendre la persécution des gays et des lesbiennes pendant la Seconde Guerre mondiale.
"En Belgique surtout, c'est encore une histoire cachée", expliquait le directeur de la Kazerne Dossin Tomas Baum dans l’émission "Nieuwe Feiten" sur Radio 1. "J'avais vu l'exposition au Mémorial de la Shoah à Paris et j'ai été très impressionné. Pour beaucoup de gens, l'histoire de l’Holocauste est simple : il y a Hitler, la persécution du peuple juif et les chambres à gaz. Si les gens savent cela, c’est déjà quelque chose, mais cette histoire est beaucoup plus diversifiée, et est à plusieurs niveaux."
La Kazerne Dossin à Malines est un mémorial, un musée et un centre de documentation sur la Shoah et les Droits humains
L' histoire des "triangles roses" méconnue entourée de tabous
A l'exposition de Paris, la Kazerne Dossin a ajouté une section belge. "Mais cela n'a pas été si facile", admet Thomas Baum. "Les contacts avec les historiens ont montré qu'il n'y avait pas tellement de matériel disponible parce que c'est une histoire entourée de tabous et vous devez presque toujours travailler indirectement."
La situation est également différente dans chaque pays européen. En Allemagne, le régime nazi avait enregistré près de 100 000 homosexuels, dont 50 000 ont été condamnés en vertu du paragraphe 175 du Code pénal allemand, criminalisant les relations sexuelles entre hommes. Entre 5 000 et 15 000 homosexuels se sont retrouvés dans des camps de concentration, où la plupart d'entre eux ont fini par mourir.
"En France, il y a eu moins de persécutions, sauf en Alsace-Lorraine, qui était considérée comme l'Allemagne et soumise à la loi allemande", explique encore Tomas Baum. "En Belgique, c'était encore assez "coulant". Je ne dis pas que c'était bien ici. Il y avait une administration militaire, mais la législation allemande n'avait pas un impact immédiat."
Les nazis avaient développé un système de symboles d'étiquetage des prisonniers permettant d'identifier la cause de leur incarcération dans les camps de concentration. Le triangle rose était le symbole utilisé pour "marquer" les homosexuels masculins.
"Une histoire d'une émancipation à long terme"
"Cette histoire est importante pour nous car c'est une histoire d’une émancipation à très long terme. Au début, on voyait l'homosexualité comme un "péché divin". Puis on est passé à "c'est une maladie". Puis à la fin du 19e siècle, début du 20e siècle, on est passé à "c'est une autre forme d'être". Si c'est le cas, il n'y a pas non plus besoin de punir. Le mouvement émancipateur a bien fonctionné à l'époque."
"A un moment donné, en Allemagne, au milieu des années 1930, les hommes qui avaient des relations sexuelles avec d’autres hommes risquaient jusqu'à 10 ans de prison, avec la possibilité d'être envoyés dans des camps de concentration (un durcissement de la section 175, un article du code pénal allemand introduit en 1871). "Dans sa forme dure et totale, donc, c'est avant tout une histoire allemande."
"Pourtant, ils n'étaient pas traités de la même manière dans tous les camps. A Auschwitz, ils étaient dans un baraquement séparé, dans d'autres camps, il y avait plus de mixité. Dans d'autres camps encore, on utilisait le système du triangle rose".
Il est important d'en parler et d'y réfléchir
Tomas Baum, directeur de la Kazerne Dossin
Les homosexuels vivaient souvent dans des conditions inhumaines dans les camps. On leur confiait souvent les tâches les plus dures. Certains étaient castrés, d'autres étaient soumis à des expériences médicales. Ceux qui étaient considérés comme "guéris" étaient libérés et admis dans la Wehrmacht.
Les lesbiennes ont généralement échappé à la répression, à condition de se taire. Pourtant, elles ont aussi parfois été arrêtées et déportées, par exemple comme "communistes".
Entre stigmatisation, persécution et lutte pour la reconnaissance
En Allemagne, le "paragraphe 175 du code pénal" est resté en vigueur après la Seconde Guerre mondiale et n'a finalement été supprimé qu'en 1994. Par conséquent, les homosexuels déportés après la fin de la Seconde Guerre mondiale n'ont pas été reconnus comme des victimes du nazisme et leur souffrance est restée invisible pendant longtemps.
Ce n'est qu'à partir des années 1970 que des témoignages officiels ont fait surface. En 2002, le parlement allemand a voté la réhabilitation de nombreux hommes (dont beaucoup étaient décédés) qui avaient été condamnés en vertu de l'article 175 sous le régime nazi.
Une expo comme celle-ci reste donc pertinente aujourd'hui encore. "Nous voulons le montrer, car cela vaut la peine d'en parler et d'y réfléchir, surtout lorsqu’on voit ce qui se passe en Russie, où la communauté LGBTQIA+ est désormais activement et durement persécutée. La législation qui existe déjà est assortie de peines plus sévères dans un contexte de propagande."
L’exposition temporaire: "Homosexuels et lesbiennes dans l’Europe nazie " est à découvrir à la Kazerne Dossin à Malines du 16 février au 10 décembre 2023.
