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Chipka: l'histoire oubliée de l'île la plus polluée de Flandre

Il y a exactement 145 ans, la guerre russo-turque prenait une tournure définitive, avec la meurtrière quatrième Bataille de Chipka. Elle se déroula sur la péninsule Mont Chipka en Bulgarie, entre le 5 et le 8 janvier 1878, et vit la victoire finale de l’Empire russe et des insurgés bulgares sur le puissant Empire ottoman. Etrangement, cette bataille pratiquement oubliée trouve aujourd’hui encore un écho dans la ville d’Alost, en Flandre orientale (photos: Alexander Dumarey).

Anne François
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En plein centre d’Alost, à un jet de pierres de la Grand-Place historique, se dresse tel un monstre le site d’exploitation du groupe sucrier français Tereos. En empruntant la Burchtstraat, on aperçoit un tumulte de halls industriels, d’entrepôts en tôle d’acier, de cheminées, de tuyaux et de silos. Tereos fabrique de l’amidon, du glucose et du bioéthanol. Les activités du groupe reposent sur la transformation de trois produits agricoles : la canne à sucre, la betterave sucrière et les céréales. Il transforme aussi de la pomme de terre féculière et du manioc en produits amylacés.

Ce site industriel touche le centre-ville d’Alost, longeant la Dendre et la voie ferrée. Aujourd’hui, plus personne n’envisagerait encore de planter un tel colosse au milieu d’une cité. Tereos est un anachronisme dans la ville, tout en étant indissociable de l’histoire d’Alost, cette commune d’environ 90.000 habitants située à mi-chemin entre Bruxelles et Gand.

Le site d’exploitation de Tereos ressemble encore à une île, après avoir réellement été un îlot d’usine encerclé par la Dendre. Ce cœur industriel insolite d’Alost avait même reçu le surnom d’île Chipka.

Le plus jeune pôle de croissance

Jusqu’au milieu du 19e siècle, Alost semblait vouloir rester une ville de province imperturbable, sur laquelle l’industrialisation n’aurait pas prise et où les usines ne parviendraient pas à concurrencer les cloches et le carillon d’églises. Mais la situation changea en un clin d’œil vers 1850, l’eau de la Dendre et les nouvelles voies ferrées transformant Alost en un pôle de croissance.

L’écrivain alostois Louis Paul Boon (1912-1979) décrivit sa ville natale dans son roman autobiographique "Pieter Daens", soulignant que les tours d’églises n’y dominaient plus le paysage. Les cheminées industrielles fumantes avaient repris leur place, les usines y poussaient comme des champignons vénéneux et les puissants propriétaires de fabriques y faisaient la loi. Pendant cinquante ans, Alost traversera toutes les phases de l’industrialisation : croissance démographique, expansion urbaine, travaux d’infrastructure, migration professionnelle, paupérisation et troubles sociaux. Le tout à un rythme accéléré.

Sur l’île Chipka, tout se passa encore plus vite et dans le plus grand désordre. Au milieu du 19e siècle, les autorités alostoises commencèrent à se rendre compte que leur ville devait suivre le progrès industriel. Le chemin de fer devait décloisonner la ville, avec l’aide de la Dendre. Entre 1863 et 1867, la rivière fut transformée en canal et l’ancien méandre qui longeait le cœur de la cité fut redressé. C’est ainsi qu’une véritable île vit le jour, sur la superficie entre l’ancien cours de la Dendre et son méandre redressé.

Pendant quelques années, cette langue de terre resta désespérément vide. Jusqu’à ce que les frères Philémon, Edouard et Felix Callebaut (âgés de 19 à 24 ans) achètent en 1873 un morceau de l’île et y firent construire une fabrique de sirop, d’abord le long de la Dendre puis dix ans plus tard du côté du nouveau méandre. L’invasion industrielle de Chipka ne pouvait plus être freinée.

Référence alostoise à la guerre russo-turque

Le nom étrange Chipka donné à l’îlot encerclé par la Dendre est la référence alostoise au fameux col de montagne situé en Bulgarie. Dans les années 1877 et 1878, il fut à plusieurs reprises le théâtre d’affrontements entre les armées des empires russe et ottoman. A l’époque, les Ottomans faisaient la loi en région bulgare. Chipka devint pour la Bulgarie le début de l’indépendance, après que les Russes aient vaincu les Ottomans au terme de six mois d’affrontements.

Les journaux, en plein essor en Europe occidentale, décrivaient les différentes phases du conflit russo-turc comme s’il s’agissait d’une compétition sportive. La Bataille de Chipka, chaotique et téméraire, fut sans doute comparée pour la première fois dans un journal local à la confusion qui régnait sur l’îlot d’Alost. Phonétiquement, ce mot convenait parfaitement aux Alostois et l’île de la Dendre reçu ainsi un nom quelque peu exotique.

Il ne fallut qu’une dizaine d’années pour que l’île sur la Dendre soit complètement recouverte de constructions. La fabrique de sirop de Callebaut reçut rapidement la compagnie d’une brasserie, d’une blanchisserie, une teinturerie, une fabrique de couvertures, une manufacture de tabac et une fabrique de glucose. Chipka devint ainsi très vite une jungle de cheminées et de façades d’usines en briques.

Deux rues furent tirées d’un bout à l’autre de l’île et de simples maisons d’ouvriers y furent érigées. Le site devint un vrai quartier populaire au milieu des cheminées d’usines. On y construisit même une piscine, pour que les ouvriers puissent s’y délasser, mais aussi surtout pour les dissuader de nager encore dans la Dendre devenue toxique de pollution.

Photo archives Alost

Une puante forêt de cheminées et de bruits

A la fin du 19e siècle, Chipka était devenue une ville dans la ville d’Alost, une ville d’usines aux prises avec tous les problèmes de l’époque industrielle. La forêt de cheminées crachait un mélange de suie et de fumée, qui restait en suspend au-dessus de l’île quand le vent ne soufflait pas. Des usines s’échappaient les bruits stridents de machines. Les hauts murs des fabriques renvoyaient le cliquetis incessant des roues des chariots transportant du grain - un bruit remplacé plus tard par celui des véhicules motorisés. De l’autre côté de la Dendre parvenait le bruit strident ininterrompu des aiguillages de trains et des sifflements de locomotives. Quant à la Dendre, elle diffusait une intense odeur putride.

Au 20e siècle, les usines installées sur l’île Chipka continuèrent à s’étendre et se moderniser. Chaque centimètre de terrain était utilisé. Les dernières maisons et avec elles la dernière rue furent détruites dans les années 1970. Au cours de cette même décennie s’installa la domination de la fabrique d’amidon Amylum - descendante directe de l’usine que les frères Callebaut avaient lancée cent ans plus tôt -, qui deviendra une entreprise internationale avec une quinzaine de sites en Europe. Après deux reventes, Amylum est aujourd’hui Tereos, qui occupe pratiquement toute l’île.

Entretemps, Chipka n’est plus vraiment une île. L’ancien bras de la rivière Dendre a en effet été asséché au début des années 1960. Il était devenu un égout puant, alors que le site industriel avait besoin de place pour son transport de marchandises.

Chipka était autrefois une ville d’usine, mais n’est plus aujourd’hui qu’une usine dans la ville. L’implantation de Tereos est d’ailleurs de plus en plus critiquée. En 2019, un garçon de onze ans y décédait sur le chemin de l’école, après s’être retrouvé sous les roues d’un camion qui manœuvrait près du parking de l’entreprise. Depuis lors, le débat s’est envenimé.

Les opposants veulent voir l’usine quitter la ville, au moins progressivement. Les autres habitants s’en soucient moins. Après tout, la fabrique trône sur Chipka depuis toujours. Elle fait partie de la ville tout autant que le Carnaval d’Alost.

Cette histoire est extraite (en version raccourcie) du livre "De verloren geschiedenis van Vlaanderen" (‘L’histoire perdue de la Flandre’), dans lequel l’auteur Jos Vandervelden et le photographe Alexander Dumarey (VRT NWS) décrivent 50 endroits où des faits historiques se sont déroulés, mais que le temps a progressivement effacés. Notre collègue Alexander Dumarey a réalisé toutes les photos.

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