Le gouvernement fédéral et le fournisseur d’énergie Engie se sont accordés sur les principes qui présideront à la prolongation des plus jeunes réacteurs - Tihange 3 et Doel 4 -, annonçaient lundi soir au cours d’une conférence de presse le Premier ministre Alexander De Croo et la ministre fédérale de l'Energie Tinne Van der Straeten. "Cet accord rend possible une prolongation de vie de 10 ans des deux réacteurs", déclarait De Croo. Engie précise pour sa part qu’il s’agit d’un "accord non contraignant".
L'Etat belge et Engie s'accordent sur la prolongation des réacteurs Tihange 3 et Doel 4
Après la lettre d'intention du 21 juillet, l'accord fixe les contours de la création d'une structure juridique dédiée aux deux réacteurs nucléaires, détenue à parité par l'État belge et le groupe français. Il règle également un autre point qui tenait particulièrement à cœur d'Engie : un plafonnement des coûts futurs liés au traitement des déchets issus de l'activité nucléaire dont la facture se chiffre en milliards d'euros. Ce cadre offre de la "clarté" à l'opérateur en ce qu'il permettra de "figer" les paramètres techniques et financiers d'un plafonnement en y incluant une prime de risque. Le travail sera réalisé dans les semaines qui viennent. L'échéance fixée est celle de la mi-mars. L'accord détermine enfin un ensemble de garanties permettant d'assurer la bonne exécution des engagements de l'opérateur nucléaire.
A la conférence de presse (photo), les ministres ne sont pas entrés dans les détails de l'accord conclu et n'ont cité aucun chiffre. L'objectif des deux parties est de redémarrer les deux réacteurs en novembre 2026. Tihange 3 et Doel 4 devraient alors pouvoir tourner dix années supplémentaires. D'ici là, l'ensemble des réacteurs auront cessé leur activité en 2025, conformément à la loi de sortie du nucléaire.
Alexander De Croo souligne que l’accord est important pour la sécurité d’approvisionnement du pays. "Nous sommes actuellement dans une situation où la Belgique exporte de l’énergie vers d’autres pays, comme l’Allemagne. Mais la décision prise concerne l’hiver 2026 et ceux qui suivront. La prolongation de la durée de vie des deux réacteurs est la clé de voûte de notre plan d’énergie".
D’abord une étude
Le gestionnaire du réseau de transport Elia a été chargé par le gouvernement au mois d'octobre d'élaborer les options nécessaires pour garantir la sécurité d'approvisionnement d'ici novembre 2026. "Avec cette décision, les travaux peuvent commencer demain pour prolonger les deux réacteurs les plus récents", a assuré Alexander De Croo.
Concrètement, il s'agira de commencer avec l'étude d'incidences environnementales et celle liée à la sécurité de l'opération de prolongation qui doit être soumise à l'Agence fédérale de Contrôle nucléaire (AFCN). "Le démantèlement reste de l'entière responsabilité de l'exploitant", a souligné le Premier ministre qui a insisté, comme Tinne Van der Straeten, sur la sécurité que garantissait cet accord et le contrôle qu'il donnait à l'État belge sur une partie de sa production d'électricité grâce à la création de cette structure commune.
Engie : "Un accord non contraignanté"
Le groupe industriel énergétique français qualifie l’accord d’avancée importante, mais souligne qu’il s’agit d’un accord non contraignant. Engie ne peut en effet donner de réelle garantie que les réacteurs Doel 4 et Tihange 3 seront prêts d’ici novembre 2026 pour fonctionner dix années supplémentaires.
"Il se pourrait que nous ne sachions qu’en 2026 si cette échéance peut être atteinte", souligne le journaliste Luc Pauwels (VRT), spécialiste des questions d’énergie (photo archives). "Il n’est vraiment pas facile de rénover pareil réacteur nucléaire. Il faut chercher partout dans le monde des pièces uniques, qui soient suffisamment sûres. Ce n’est pas facile non plus de le faire en si peu de temps. Raison pour laquelle Engie insiste sur l’aspect non contraignant de son accord avec le gouvernement belge".
Interviewé ce mardi matin dans l’émission "De ochtend" (VRT), le Premier ministre De Croo affirmait néanmoins que le risque de manque d’approvisionnement en électricité est particulièrement restreint. "Tout est maintenant organisé pour garantir la sécurité d’approvisionnement".
Majorité satisfaite
Dans la majorité, tant le MR, farouche défenseur de la prolongation du nucléaire, que les écologistes ont salué cet accord. "Il était temps que les travaux commencent en vue de la prolongation des deux réacteurs. Mais il était nécessaire aussi de préserver l'intérêt financier des citoyens belges, en maintenant le principe du pollueur-payeur, qui est confirmé dans le texte. C'est loin d'être l'étape finale, mais c'est un pas important dans ce dossier difficile parce qu’il n’a pas été anticipé par les majorités précédentes", a souligné le vice-Premier écologiste Georges Gilkinet.
"Cet accord est le fruit d'une ténacité politique importante pour notre pays. Il reste évidemment encore beaucoup de travail pour concrétiser cet accord et pouvoir ainsi garantir la sécurité d'approvisionnement via le nucléaire, mais aussi diminuer notre dépendance énergétique et contenir les coûts, tant pour les citoyens que pour les entreprises", a souligné son collègue MR, David Clarinval.
L'accord devra également passer le cap de la Commission européenne. Des contacts informels ont déjà eu lieu.
Accueil froid de l’opposition
Les partis d'opposition ont jugé sévèrement l'accord entre le gouvernement fédéral et le groupe énergétique français Engie. "Un accord nucléaire a minima qui va coûter un maximum et qui n'offre que peu de perspectives", ont dénoncé Les Engagés. Ils saluent toutefois la décision de prolongation des centrales nucléaires, mais estiment que trois points sont particulièrement inquiétants. D'abord les montants qui sont en jeu "et qui va payer", ensuite la possibilité d'un "trou noir" lors des hivers de 2025 à 2027 et le risque évident de blackout faute de production nucléaire. Et enfin "pourquoi seulement deux réacteurs uniquement pour 10 ans ?".
Du côté de la N-VA, principal parti d'opposition en Flandre, le député Bert Wollants (photo archives, à dr.) a estimé que l'accord "n'en était pas un", mais continuait à faire planer l'incertitude sur l'approvisionnement en électricité alors que la discussion sur l'aspect financier n'a pas encore eu lieu. "Il ne s'agit que de prolonger la durée de vie de deux réacteurs, peut-être à partir de 2026, et d'une participation de 50 % du gouvernement fédéral dans ces réacteurs. Cela dépend d'une étude dans les prochaines semaines sur les coûts liés au traitement des déchets nucléaires. Ce n'est que lorsque ceux-ci seront clairs que les Français signeront définitivement. L'incertitude sur notre approvisionnement énergétique va donc continuer à s'éterniser et la discussion sur les montants reste à venir".
Le Vlaams Belang émet lui aussi de sérieuses réserves sur l'accord. "Ce maigre accord ne parvient pas à garantir suffisamment notre approvisionnement énergétique", a déclaré son député Reccino Van Lommel. "De plus, ce n'est qu'un accord partiel et la patate chaude autour de la facture des déchets sera poussée plus loin", a ajouté l'élu d'extrême droite.
"Comme cela se présente aujourd'hui, les citoyens vont payer l'addition des centrales nucléaires belges pour la troisième fois de l'histoire. Engie utilise l'incertitude concernant l'approvisionnement en énergie comme moyen de chantage pour renvoyer la facture des déchets nucléaires - qui se compte en milliards - vers les contribuables. Plutôt que de faire face, le gouvernement semble s'agenouiller devant Engie", a réagi le député PTB Peter Mertens.

