Dans la nouvelle série documentaire diffusée sur Canvas (VRT), "Fake news & ik", (Les fake news et moi), le journaliste Tim Verheyden a enquêté sur les mécanismes de la désinformation et des fake news. Il a notamment rencontré Anton, originaire de Flandre occidentale, qui, dans sa jeunesse, croyait dur comme fer à la théorie du complot. Anton était convaincu, par exemple, que les camps de concentration étaient des camps de vacances. Sa conclusion, aujourd'hui : "La pensée conspirationniste ne rend pas heureux. Les seules personnes qui tirent profit de ces théories sont celles qui les diffusent".
Anton témoigne de son passé de complotiste : “J’étais persuadé qu’Auschwitz était un camp de vacances"
Tim Verheyden a rencontré Anton sur les rives de la rivière Warta dans la ville polonaise de Poznan, à environ dix heures de route de Bruxelles. Anton, bien entraîné par de nombreuses séances de jiu-jitsu, est un jeune homme d’une trentaine d’années. Le calme et la confiance qu'il dégage aujourd'hui contrastent fortement avec ce qu’il était adolescent. Exceptionnellement, il a accepté de témoigner à ce sujet.
"L' Anton d'avant était un garçon peu sûr de lui qui se demandait ce qu'il faisait dans ce monde", dit-il. "Son avenir lui semblait sombre et comme il ne savait pas vraiment où il voulait aller, il s’était ouvert à certaines théories."
La piscine d'Auschwitz
"Je croyais, par exemple, que les camps de concentration avaient existé, mais qu'ils étaient de grands camps de vacances pour les Juifs. Il y avait même des soi-disant "preuves" de cela, comme le fait qu'il y ait une piscine à Auschwitz. Il y avait une photo de ça."
"Or, vous ne verrez pas cette photo lors de la visite que vous pouvez effectuer sur le site aujourd'hui. Pour les personnes conspirationnistes, ce n'est pas une coïncidence : c'est la preuve qu’on nous cache quelque chose. J'ai donc pensé que c'était bien un camp de vacances. J’étais persuadé qu’il n’y a pas eu d’extermination à l'échelle industrielle et ce malgré toutes les preuves qui l'attestent".
La période conspirationniste d'Anton remonte aux années 2000. Aujourd'hui, il ne croit plus à ces théories. "Oui, la photo de cette piscine à Auschwitz existe bien, mais ce que vous y voyez est un réservoir d'eau avec des marches, qui a ensuite été utilisé comme piscine pour le personnel SS du camp".
"On pense être plus intelligent que les autres"
"Lorsque vous proclamez de telles théories à haute voix, vous pensez être beaucoup plus intelligent que les autres. Vous pensez que vous en savez plus que les gens qui vous entourent et que tous les autres sont stupides parce qu'ils croient au discours dominant. A savoir, que les camps de concentration étaient des endroits terribles."
Le lien avec notre époque est rapidement fait. Aujourd'hui, de nombreuses personnes remettent en question le "récit dominant". Comme celui sur Covid, par exemple.
"Si j'avais 22 ans aujourd'hui, je serais un farouche anti-vax. La pandémie de Covid contient de nombreux éléments ingrédients qui peuvent alimenter une théorie de conspiration crédible. Pour commencer, la méfiance à l'égard des élites.
On peut y associer des personnalités comme le milliardaire de Microsoft Bill Gates et l'homme d'affaires George Soros, le gouvernement et les entreprises pharmaceutiques. Si vous les reliez tout cela ensemble, vous obtenez une liste de récits qui ne peuvent être réfutés immédiatement, car tout ne peut pas encore être expliqué. Ajoutez à cela le fait que notre liberté a été effectivement restreinte. Alors aujourd'hui, si j’étais encore le jeune Anton, j'argumenterais certainement en ce sens."
"Une guerre raciale doit être possible"
Anton se remémore une fois de plus son passé. "Je défendais des idées d'extrême-droite qui avaient des points communs avec l'extrême-gauche. C'est ce qu'on appelle le "principe du fer à cheval" : il s'agit d'extrêmes qui, à la réflexion, ont beaucoup en commun. Par exemple, j'ai trouvé le national-socialisme "intéressant" parce qu'il préconise un régime solide de sécurité sociale. Mais en donnant la priorité à notre propre population."
"Mes opinions et mes idées d'alors n'étaient pas très différentes du nazisme. Pourtant je ne me considérais pas comme un néo-nazi à l'époque, en fait j'avais toutes sortes d'excuses pour cela. Aujourd'hui, je décrirais mon ancien moi de cette façon. Mes idées allaient si loin que je pensais aussi qu'il devait y avoir une guerre raciale, y compris pour renverser le gouvernement. J'ai partagé cette vision avec un groupe de personnes. Ce n'est pas comme si nous étions effectivement déjà en train de faire des plans pour cela. Mais d'autres y travaillent.
On s’enfonce de plus en plus dans les profondeurs
Tim Verheyden demande à Anton s'il peut décrire comment on s'enfonce de plus en plus dans la pensée conspirationniste.
"Cela devient votre centre d'intérêt, domine une grande partie de votre vie. Vous cherchez ce qui correspond à votre vision du monde, vous trouvez de plus en plus de théories et aussi de plus en plus de personnes qui vous confirment celle-ci. Et donc oui tu t'enfonces de plus en plus dans le terrier du lapin."
"Certaines théories contiennent évidemment un noyau de vérité, parfois plus de la moitié. Mais cette moitié est ensuite entrelacée avec, dans certains cas, 40 pour cent de pensées conspirationnistes. Il est alors difficile de déterminer ce qui est vrai, et ce qui ne l'est pas."
La théorie du "grand remplacement"
"Dans certains cercles que je fréquentais, il y avait une théorie qui est toujours d'actualité : la théorie du grand remplacement (omvolkingstheorie). Cette théorie prétend qu'une élite a conclu un pacte avec nos dirigeants politiques pour permettre une immigration massive. Ces migrants pouvant servir de main-d'œuvre bon marché pour l'élite industrielle occidentale.
"C'était une question délicate à l'époque et elle l'est encore aujourd'hui. Notre société est en train de changer, mais il n'y a pas d'élite qui organise une immigration de masse. J'y croyais alors parce que cela correspondait à ma vision du monde. Je pensais différemment de la plupart des gens. C'est pourquoi je me considérais comme un penseur critique. Quelqu'un qui remettait tout en question. En fait, on m'a juste présenté des informations sous un angle différent que j'ai consommées sans réfléchir."
"Je n'étais pas du tout heureux"
"La période dont je parle a été assez difficile. En fait, je n'étais pas du tout heureux. Je me sentais comme un morceau de bois flottant sur une rivière sauvage, et je ne pouvais aller nulle part. Je n'avais absolument aucune énergie pour faire quelque chose de positif de ma vie. Je ne croyais pas que c'était possible."
"Cela explique peut-être aussi pourquoi aujourd'hui, en période covid, certaines personnes sont ouvertes aux théories anti-vaccins. Il est très facile de croire à ces théories. Vous vous retrouvez avec un gouvernement qui vous dit ce que vous pouvez et ne pouvez pas faire, que vous ne pouvez pas quitter votre maison. Qui va soudain vous dire de vous faire vacciner. Le sentiment de ne pas se sentir libre est quelque chose que je reconnais très fortement."
"Travaillez sur vous-même"
Quels conseil pourrait donner Anton aux jeunes qui seraient tentés de tomber dans le complotisme.
"Travaillez sur vous-même. Faites quelque chose de votre vie, parce que les théories du complot ne vont pas le faire. Ces théories ne vous rendront pas heureux. Au contraire. Elles ne feront pas de vous une meilleure personne, et elles ne vous mèneront pas sur la voie du succès si vous continuez à les suivre. C'est, pour moi, la raison pour laquelle je me suis éloigné d'elles".
"Je voulais faire quelque chose de ma vie. J'ai réalisé que j'avais mon avenir entre mes mains. J'ai commencé à faire de l'exercice et j'ai abandonné mon mode de vie malsain. J'ai également créé ma propre entreprise. J'ai finalement réalisé que j’étais responsable de ma propre vie. Et qu'il y a plus qu'assez de liberté pour prendre le contrôle de votre vie."
"Les personnes sujettes à la pensée conspirationniste pensent que tout est complètement prédestiné par ceux qui sont censés tirer les ficelles : "ils" vous utilisent simplement comme de petits rouages d’une horloge géante. La pensée conspirationniste a un effet paralysant sur les gens. Les seules personnes qui tirent profit de ces théories sont celles qui les diffusent. Aucun des adeptes n’y gagne quelque chose."
